Chapitre 10 — L'anatomie du silence
Pour comprendre pourquoi le désir féminin est si profondément enfoui, il faut regarder du côté de l'histoire — et de la science. Ce double désert, culturel et médical, explique beaucoup.
Pendant des siècles, la vulve a été cachée, médicalisée, contrôlée. Encore aujourd'hui, le plaisir féminin demeure un mystère embarrassant. Le fameux "point G" alimente plus de débats qu'il n'apporte de réponses. L'éjaculation féminine reste mal comprise, parfois niée, parfois fétichisée. Beaucoup ne savent toujours pas que la vulve et le clitoris gonflent d'excitation, comme le pénis.
Et que dire de cette vieille théorie qui divise les femmes entre "vaginales" et "clitoridiennes" ? Elle a pourtant été invalidée par la science, mais continue d'empoisonner l'imaginaire collectif. Sigmund Freud parlait même de "maturité sexuelle" en prétendant que la femme devait passer d'un plaisir clitoridien — jugé infantile — à un plaisir vaginal, considéré adulte et complet. Résultat : des générations de femmes ont été culpabilisées de ne pas jouir par la pénétration seule, comme si elles étaient "incomplètes".
La vérité est simple : le clitoris est le centre de l'orgasme féminin, peu importe où la stimulation a lieu. Visible à l'extérieur par son "bouton", il se déploie en réalité à l'intérieur sous forme d'un organe en Y, dont les branches entourent vagin et urètre. Même ce qu'on appelle "orgasme vaginal" est en fait une stimulation indirecte du clitoris. Mais cette réalité, pourtant anatomique, peine encore à s'imposer dans les mentalités.
L'éjaculation féminine et ce qu'on appelle la "femme fontaine" restent des zones d'ombre. Beaucoup confondent les deux ; certains croient que ce n'est qu'un mythe inventé par la pornographie, d'autres pensent que ce serait un "don" réservé à quelques femmes. En réalité, toutes les femmes en sont capables. Mais cela demande souvent un niveau de détente et d'abandon difficile à atteindre, tant la honte et la peur du jugement freinent le lâcher-prise. D'un point de vue physiologique, le liquide émis lors d'une éjaculation féminine n'est pas le même que celui expulsé dans le cas d'une émission abondante dite "fontaine". Cette méconnaissance illustre bien le désert scientifique et culturel qui entoure encore la sexualité féminine.
Cette ignorance n'est pas accidentelle — elle a des racines historiques profondes. La théorie de Galien, selon laquelle la femme devait avoir un orgasme pour procréer, a perduré pendant quinze siècles et dominé la science jusqu'à la Renaissance. Comment expliquer qu'un concept aussi irréaliste ait survécu aussi longtemps ? Pourquoi les femmes n'ont-elles jamais osé affirmer qu'elles parvenaient à concevoir sans même avoir d'orgasmes ? Pour les mêmes raisons qu'elles continuent de garder le silence au sujet de leur propre désir sexuel. Se murer dans le silence, c'est un mécanisme de défense tout à fait naturel quand la parole est dangereuse.
Ce silence millénaire a fini par s'intérioriser. C'est ce que les sociologues appellent l'auto-surveillance. Après deux mille ans de conditionnement extérieur — par les pères, les maris, les prêtres, les médecins — l'injonction s'est déplacée à l'intérieur même du psychisme féminin. À mon avis, le verrou le plus solide, et donc le plus difficile à faire sauter, est ce regard intérieur de la "juge de paix".
Le plus dur n'est pas d'obtenir la permission de la société, mais de savoir ce que l'on veut vraiment, indépendamment de ce qu'on nous a appris à vouloir. Libérer la loi ou la parole est une étape. Mais libérer l'imaginaire et l'instinct de ce censeur interne est le travail d'une vie, voire de plusieurs générations.
Le verrou le plus archaïque, c'est cette peur de perdre sa valeur — une peur qui prend racine dans une histoire brutale. Pendant des siècles, la valeur sociale, économique, et même la survie d'une femme dépendaient de sa réputation. Perdre sa vertu ou sortir du cadre de la "femme convenable", c'était risquer le bannissement, la pauvreté ou le déshonneur familial. Ce mécanisme de survie s'est gravé dans l'inconscient collectif.
On a appris aux femmes que leur valeur passait par le regard de l'autre — être désirée, être validée, être une "bonne partenaire". Agir pour son propre plaisir pur, sans se soucier de ce miroir, donne l'impression vertigineuse de devenir "sans valeur" ou "jetable". Si la valeur d'une femme n'est plus corrélée à sa réputation sexuelle dès l'enfance, le censeur interne n'aura plus d'essence pour fonctionner.
On ne balaie pas deux millénaires de codes, de silence et de surveillance en seulement quelques décennies de libération apparente. Même dans les sociétés les plus libérées, beaucoup de femmes portent encore ce censeur interne qui juge leurs propres désirs. Puisque le corps féminin a longtemps été un outil de reproduction ou un objet de satisfaction pour autrui, la connexion au plaisir personnel et autonome demande souvent un véritable travail de déconditionnement.
En assumant cette part d'ombre que la société a créée pour mieux la rejeter et la contrôler, on brise le clivage "Madone/Putain". On devient une femme entière, complexe — une force autonome et non plus une réponse aux désirs de l'autre. On a remplacé la faute morale par la faute sociale — mais le mécanisme reste le même : contrôler la femme par la honte de son corps et de ses désirs. Le culte de la virginité a beau avoir évolué, son héritier est toujours là : la femme qui ne s'est pas trop "fait passer dessus".
Ce silence et cette culpabilisation ne pèsent pas que sur les femmes. Tant que la femme n'est pas pleinement libre dans sa sexualité, l'homme ne l'est pas non plus. Lui aussi est piégé par l'obligation de dominer, de mener la danse, de porter la responsabilité quand le plaisir n'est pas au rendez-vous.
Ce jour-là, peut-être, une femme comme moi n'aura plus besoin d'écrire ce livre.