Chapitre 9 — Le désir sous silence
Le sexisme est partout dans cette hypersexualisation. Oui, le corps masculin est parfois sexualisé, mais rarement avec le même poids ni les mêmes conséquences. Les filles qui imitent ces modèles paient un prix social bien plus lourd que les garçons. Pour un garçon, une sexualité active avec plusieurs partenaires est un trophée. Pour une fille, c'est une faute. Cet écart, on le connaît tous. Ce qui est troublant, c'est qu'on le trouve normal.
Ce double standard traverse toute l'histoire de la sexualité. Pendant des siècles, on a appris aux femmes à contenir leur sexualité, à la nier, à la dissimuler. Et cela a duré si longtemps, de façon si homogène, qu'on en est venu à croire que c'est ainsi que les femmes sont faites. De ce fait, très peu oseront affirmer une sexualité dite "hors norme".
Les statistiques sont souvent basées sur ce qu'on attend d'une femme, rarement sur ce qu'elles sont vraiment. C'est d'ailleurs ce que confirment les recherches de Daniel Bergner, journaliste d'investigation pour le New York Times et auteur de "Que veulent les femmes ?", qui a enquêté auprès de nombreux chercheurs travaillant à la compréhension de la libido féminine. Bien des femmes, même si elles s'en défendent, ont de la difficulté à assumer leur désir. Pourtant, les femmes aussi ont des fantasmes très sexuels.
Le désir féminin est un moteur puissant, polymorphe et tout aussi animal que celui de l'homme. Mais par crainte d'être jugées, rares sont celles qui livreront ce genre de fantasme au grand jour.
Cette pression ne reste pas à la porte de la chambre à coucher — elle s'y installe et y gouverne. La performance au détriment du plaisir, c'est la réalité de bien des femmes. Le contrôle sociosexuel, amalgamé aux critères de beauté inaccessibles imposés aux femmes, crée une pression colossale et engendre une anxiété face à son apparence. Or, cette anxiété induit une focalisation sur son corps pendant les rapports sexuels plutôt que sur ses sensations.
L'esthétique gouverne : ventre, seins, fesses, pilosité, cicatrices. La pression est écrasante, et elle s'insinue jusque dans nos petites culottes. Une vulve "parfaite" — imberbe, symétrique, rosée, rien qui dépasse — s'est imposée comme étalon irréaliste. Selon une étude du site Gynoversity, seules 27% des vulves correspondent à ce modèle, et pourtant d'innombrables femmes finissent par croire qu'elles sont "anormales". Résultat : les labiaplasties se multiplient. Beaucoup de femmes se concentrent davantage sur leur ventre, leurs seins ou leur vulve que sur leurs sensations. Pour plusieurs, plaire compte plus qu'avoir du plaisir. Être désirable devient plus important qu'avoir du désir.
Et je ne m'exclus pas de ces pressions : j'ai moi-même subi deux augmentations mammaires et deux labiaplasties. Quand ton corps est aussi ton outil de travail, la pression devient béton.
J'ai aussi travaillé aux côtés de femmes qui simulaient chaque soir, non par manque de désir, mais par habitude. Parce que c'était plus simple que d'expliquer. Parce que personne ne leur avait jamais dit qu'elles avaient le droit de ne pas jouer le jeu.
Entre celles qui simulent et prennent leur mal en patience, nombreuses sont celles qui se font plaisir toutes seules. Les femmes sont coincées dans une ligne mince : trop sages, elles passent pour frigides ; trop audacieuses, pour des "salopes" ou des "nymphomanes". Même le vocabulaire médical est biaisé : la "nymphomanie" a longtemps été une pathologie reconnue, alors que l'équivalent masculin, le "satyriasis", n'a presque jamais été utilisé. Comme si l'excès de désir n'était grave que lorsqu'il venait d'une femme.
Les femmes chosifient les hommes autant que les hommes chosifient les femmes. Plusieurs aiment aussi la pornographie, mais le laissent rarement paraître. Tout le monde a son jardin secret, ses fantasmes coquins, parfois embarrassants et difficiles à partager. Ça peut être bien difficile de départager ce qui est "normal" de ce qui est considéré comme déviant.
Ces pressions ne pèsent d'ailleurs pas que sur les femmes. Les hommes aussi sont piégés — par l'obligation de dominer, de mener la danse, de porter la responsabilité quand le plaisir n'est pas au rendez-vous. Ce silence et cette culpabilisation pèsent sur les deux sexes. Tant que la femme n'est pas pleinement libre dans sa sexualité, l'homme ne l'est pas non plus.
En somme, si les femmes sont sexualisées, ce n'est pas pour autant qu'elles sont autorisées à goûter aux plaisirs sensuels. Les impératifs sociaux et les conventions les forcent à réprimer leur désir. Ils constituent un puissant outil destiné à les détourner d'elles-mêmes