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                                                            CHAPITRE 9

                                                   — Le désir sous silence

 

 

 

Le sexisme est partout dans cette hypersexualisation. Oui, le corps masculin est parfois sexualisé, mais rarement avec le même poids, ni les mêmes conséquences. Les filles qui imitent ces modèles — par leurs vêtements, leurs poses, leurs danses — paient un prix social bien plus lourd que les garçons. Alors qu’il est considéré positif, gratifiant et même « cool » pour un garçon d’avoir une sexualité active avec plusieurs partenaires et de le dire haut et fort, c’est tout le contraire qui se produit lorsqu’il s’agit d’une fille.

Ce double standard traverse toute l’histoire de la sexualité. Pendant des siècles, la vulve a été cachée, médicalisée, contrôlée. Encore aujourd’hui, le plaisir féminin demeure un mystère embarrassant. Le fameux « point G » alimente plus de débats qu’il n’apporte de réponses. L’éjaculation féminine reste mal comprise, parfois niée, parfois fétichisée. Beaucoup ne savent toujours pas que la vulve et le clitoris gonflent d’excitation, comme le pénis. 

Et que dire de cette vieille théorie qui divise les femmes entre « vaginales » et « clitoridiennes »? Elle a pourtant été invalidée par la science, mais continue d’empoisonner l’imaginaire collectif. Sigmund Freud parlait même de « maturité sexuelle » en prétendant que la femme devait passer d’un plaisir clitoridien (jugé infantile) à un plaisir vaginal (considéré adulte et complet). Résultat : des générations de femmes ont été culpabilisées de ne pas jouir par la pénétration seule, comme si elles étaient « incomplètes ».

La vérité est simple : le clitoris est le centre de l’orgasme féminin, peu importe où la stimulation a lieu. Visible à l’extérieur par son « bouton », il se déploie en réalité à l’intérieur sous forme d’un organe en Y, dont les branches entourent vagin et urètre. Même ce qu’on appelle « orgasme vaginal » est en fait une stimulation indirecte du clitoris. Mais cette réalité, pourtant anatomique, peine encore à s’imposer dans les mentalités.

L’éjaculation féminine et ce qu’on appelle la « femme fontaine » restent, encore aujourd’hui, des zones d’ombre. Beaucoup confondent les deux, certains croient que ce n’est qu’un mythe inventé par la pornographie, d’autres pensent que ce serait un « don » réservé à quelques femmes. En réalité, toutes les femmes en sont capables. Mais cela demande souvent un niveau de détente et d’abandon difficile à atteindre, tant la honte et la peur du jugement freinent le lâcher-prise.

D’un point de vue physiologique, il faut aussi distinguer : le liquide émis lors d’une éjaculation féminine n’est pas le même que celui expulsé dans le cas d’une émission abondante dite

« fontaine ». Cette méconnaissance illustre bien le désert scientifique et culturel qui entoure encore la sexualité féminine.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas que sur les plans économiques et sociaux où paraître est devenu plus important qu’être, au lit également. La performance au détriment du plaisir, c’est la réalité de bien des femmes. Le contrôle socio sexuel amalgamé aux inaccessibles critères de beauté imposés à la femme fait une pression colossale sur celles-ci, et entraîne une anxiété face à son apparence. Or, cette anxiété induit une focalisation sur son apparence pendant les rapports sexuels.

L’esthétique gouverne : ventre, seins, fesses, pilosité, cicatrices… La pression sur les femmes est écrasante, et elle s’insinue jusque « dans nos petites culottes ». Une vulve « parfaite » — imberbe, symétrique, rosée, rien qui dépasse — s’est imposée comme étalon irréaliste.

 

Selon une étude du site Gynoversity, seules 27 % des vulves correspondent à ce modèle, et pourtant d’innombrables femmes finissent par croire qu’elles sont « anormales ». Résultat : les labiaplasties se multiplient. Dans une société obsédée par l’image, la sexualité devient théâtre : beaucoup de femmes se concentrent davantage sur leur ventre, leurs seins ou leur vulve que sur leurs sensations.

Pour plusieurs, plaire compte plus qu’avoir du plaisir. Être désirable devient plus important qu’avoir du désir.

 

Et je ne m’exclus pas de ces pressions : j’ai moi-même subi deux augmentations mammaires et deux labiaplasties. Quand ton corps est aussi ton outil de travail, la pression devient béton.


En somme, si les femmes sont sexualisées, ce n’est pas pour autant qu’elles sont autorisées à goûter aux plaisirs sensuels. Les impératifs sociaux et les conventions forcent les femmes à réprimer leur désir et les normes de beauté contribuent à renforcer cet interdit. Ils constituent un puissant outil destiné à détourner les femmes de leur désir. 

 

Quoi qu’il en soit, rien de tout cela ne nous rend la tâche simple sous la couette. La femme libérée n’est bien libre dans la mesure qu’où elle n’enfreint pas la morale. Modérer les hommes, n’accepter le sexe que s’il s’accompagne de liens, confondre amour et sexualité. La fille dite convenable, la « bonne fille », celle qui se respecte, a une image à entretenir, mais la pureté que l’idéologie lui impose laisse peu de place à une sexualité affranchie.

 

Les femmes ont appris à contenir leur sexualité et même à la nier pour certaines. Il y a tellement longtemps et de façon si homogène que la sexualité féminine a été brimée qu’on en est venu à croire qu’il en est ainsi. De ce fait, très peu de femmes oseront affirmer une sexualité dite « hors norme ».

 

Les statistiques sont souvent basées sur ce qu’on attend d’une femme, rarement sur ce qu’elles sont vraiment. C’est d’ailleurs ce que confirment les recherches de Daniel Bergner, journaliste d’investigation pour le New York Times et auteur du livre « Que veulent les femmes ? », qui a enquêté auprès de nombreux chercheurs qui travaillent à la compréhension de la libido féminine. 

 

Bien des femmes, même si elles s’en défendent, ont de la difficulté à assumer leur désir. Pourtant, les femmes aussi ont des fantasmes très sexuels. Le désir féminin est un moteur puissant, polymorphe et tout aussi animal que celui de l’homme. Cependant, par crainte d’être jugées, rares sont celles qui livreront ce genre de fantasme au grand jour.

 

La théorie de Galien, selon laquelle la femme doit avoir un orgasme pour procréer, a perduré pendant quinze siècles et a dominé la science jusqu’à la renaissance. 

 

Comment expliquer le fait qu’un concept aussi irréaliste ait survécu aussi longtemps ? 

 

Pourquoi les femmes n’ont-elles jamais osé affirmer qu’elles parvenaient à concevoir sans même avoir d’orgasmes ? Pour les mêmes raisons qu'elles continuent de garder le silence au sujet de leur propre désir sexuel. 

 

Comment peuvent-elles aller à l’encontre de ce que la société considère comme un fait immuable depuis des siècles ? 

 

Se murer dans le silence, n’est-ce pas un mécanisme de défense tout à fait naturel ? 

 

Les hommes veulent une femme sexuellement épanouie, une femme « cochonne », mais paradoxalement, l’homme le lui interdit. Les femmes chosifient les hommes autant que les hommes chosifient les femmes. Plusieurs aiment aussi la pornographie, mais le laissent rarement paraître. Tout le monde, les hommes comme les femmes, a son jardin secret, ses fantasmes coquins, parfois embarrassants et à partager. Ça peut être bien difficile de départager ce qui est « normal » de ce qui est considéré comme déviant. 

 

Entre celles qui simulent et prennent leur mal en patience, nombreuses sont celles qui se font plaisir toutes seules. Les femmes sont coincées dans une ligne mince : trop sages, elles passent pour frigides; trop audacieuses, pour des « salopes » ou des

« nymphomanes ».

 

Même le vocabulaire médical est biaisé : la « nymphomanie » a longtemps été une pathologie reconnue, alors que l’équivalent masculin, le « satyriasis », n’a presque jamais été utilisé. Comme si l’excès de désir n’était grave que lorsqu’il venait d’une femme.

 

L’inconscient collectif des femmes (et mêmes hommes) est encore aujourd’hui massivement chargé.

On ne balaie pas deux millénaires de codes, de silence et de surveillance en seulement quelques décennies de libération apparente. Même dans les sociétés libérées, beaucoup de femmes portent encore ce «censeur interne» qui juge leurs propres désirs.

Puisque le corps féminin a longtemps été un outil de reproduction ou un objet de satisfaction pour autrui, la connexion au plaisir personnel et autonome demande souvent un véritable travail de déconditionnement.

 

À mon avis, le verrou le plus solide, et donc le plus difficile à faire sauter, est le regard intérieur de la «juge de paix».

C'est ce que les sociologues appellent l'auto-surveillance. Après 2000 ans de conditionnement extérieur (par les pères, les maris, les prêtres, les médecins), l'injonction s'est déplacée à l'intérieur même du psychisme féminin.

 

Voici pourquoi ce verrou est si résistant : l'aliénation du désir. Le plus dur n'est pas d'obtenir la «permission» de la société, mais de savoir ce que l'on veut vraiment, indépendamment de ce qu'on nous a appris à vouloir. Libérer la loi ou la parole est une étape, mais libérer l'imaginaire et l'instinct de ce censeur interne est le travail d'une vie, voire de plusieurs générations.

 

Le verrou le plus archaïque et le plus coriace, c'est cette peur de perdre sa valeur qui prend racine dans une vérité histoire brutale: pendant des siècles, la valeur sociale, économique et même la survie d'une femme dépendaient de sa réputation.

 

Perdre sa vertu ou sortir du cadre de la "femme convenable", c'était risquer le bannissement, la pauvreté ou le déshonneur familial. Ce mécanisme de survie s'est gravé dans l'inconscient collectif et se traduit aujourd'hui par le troc de la validation. On a appris aux femmes que leur valeur passait par le regard de l'autre (être désirée, être validée, être une «bonne partenaire». Agir pour son propre plaisir pur, sans se soucier de ce miroir donne l'impression vertigineuse de devenir «sans valeur» ou «jetable». Si la valeur d'une femme n'est plus corrélée à sa réputation sexuelle dès l'enfance, le censeur interne n'aura plus d'essence pour fonctionner.

En assumant cette part de l'ombre que la société a créée pour mieux la rejeter et la contrôler, on brise le clivage «Madone/Putain», on devient une femme entière, complexe et non plus une moitié de cliché, comme une force autonome et non comme une réponse aux désirs de l'autre.

Le culte de la virginité (bien qu’encore très actuel ailleurs) a été changé pour celle qui ne s’est pas trop fait « passé dessus » !

Ce silence et cette culpabilisation ne pèsent pas seulement sur les femmes, mais sur les deux sexes. Tant que la femme n’est pas pleinement libre dans sa sexualité, l’homme ne l’est pas non plus. Lui aussi est piégé par l’obligation de dominer, de mener la danse, de porter la responsabilité quand le plaisir n’est pas au rendez-vous.

 

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