Chapitre 5 — Libre, mais pas trop
La double morale est quotidienne. Je l'ai vécue de façon particulièrement crue. Dans les clubs, j'ai vu des hommes me faire la morale d'une main et glisser des billets de l'autre. Des hommes mariés, des hommes respectables, qui le lendemain matin condamnaient publiquement les femmes comme moi. Cette hypocrisie-là, je l'ai portée sur ma peau. Et c'est elle, plus que tout, qui m'a convaincue qu'il fallait en parler.
Ce qui m'a souvent le plus surprise, c'est la sévérité du jugement féminin. Les femmes constituent pourtant 35 à 38% de l'audience sur les grandes plateformes comme Pornhub — elles consomment, elles regardent, elles désirent. Mais lorsque j'osais parler de mon travail, c'est souvent d'elles que venait le rejet le plus tranché. "Moi, je ne serais jamais capable de faire ça." Ou pire : "Je me respecte trop pour ça." Comme si mon choix impliquait automatiquement que je ne me respectais pas. Comme si le respect de soi avait une adresse précise, un code vestimentaire, une liste de choses interdites. Les hommes, eux, répondaient plus souvent avec une franchise désarmante : "Si j'étais une femme, je serais la pire." Cynique, peut-être. Mais au moins honnête. La double morale a ce visage-là aussi : celle qui consomme en secret et condamne en public. Celle qui désire sans se l'avouer.
La sexualité s'inscrit depuis des siècles dans des cadres préétablis. Les codes varient selon les cultures et les religions, mais un fil constant les relie : la sexualité est sans cesse frôlée par la honte. On la célèbre en façade, on la corsette en coulisse. Laïc ou non, l'État s'est toujours mêlé de l'intime. Le changement est permis, oui, tant qu'il reste dans les "bonnes" mœurs.
Il suffit d'ouvrir la section "Faits divers" : qu'une femme annonce vouloir coucher avec 23 hommes pour ses 23 ans, et le vacarme est assuré. Mais si l'on inverse les rôles, l'article aurait-il le même écho ? La femme qui couche le premier soir est-elle "désinhibée" ou "facile" ? Celle qui aime être regardée, ou qui désire plusieurs partenaires, est-elle "libérée" ou "indécente" ?
Et l'homme qui aime être pénétré par sa partenaire a-t-il automatiquement des "tendances homosexuelles" ? Les scènes érotiques où apparaît une femme avec un pénis figurent parmi les plus consultées — beaucoup d'hommes ont ce fantasme, la plupart se taisent. Celui qui n'a pas de libido ce soir-là est-il "moins homme" ? Ces questions dérangent précisément parce qu'elles révèlent que les hommes aussi sont prisonniers de cases qui les étouffent. La double morale ne frappe pas qu'une seule direction.
Nous répétons : "Le sexe se vit aujourd'hui sans complexes." En théorie. En pratique, nous restons héritiers d'une vision millénaire où le sexe, séparé de l'amour, menacerait l'ordre social. Oui au sexe, mais pas trop voyant, pas trop libre, pas trop féminin — et surtout pas trop différent.
La sexualité reste un terrain miné. On le voit quand des parents doivent expliquer "les choses" à leurs enfants, dans la honte muette qui entoure l'achat d'un préservatif, ou la confession d'un trouble sexuel au médecin. Les mots "pénis" et "vagin" mettent encore la gorge à l'étroit. Parler d'orgasme, vérifier que chacun y trouve son compte — voilà qui semble toujours trop brutal pour être dit.
Pourtant, nos fantasmes sont la norme, pas l'exception. Le cerveau est notre principal organe sexuel — il fabrique l'excitation, la colore, la complexifie. Tant que nous refuserons de le reconnaître, la honte continuera de dicter ce que nous osons ressentir, demander, et vivre.