Chapitre 28 — Misère sexuelle invisible
Beaucoup de gens n'ont personne dans leur lit — ni même dans leurs bras. Le sexe n'est pas également accessible à tous. Obstacles physiques, psychologiques, économiques, environnementaux, sociaux : un mur à étages. Et parmi les plus heurtés par ce mur, il y a les personnes vivant avec un handicap physique ou des troubles de santé mentale. Elles se heurtent à un tabou massif : on parle d'elles, de leurs soins, rarement de leur désir.
J'ai eu des clients dans cette situation. Des hommes en fauteuil roulant, certains avec des limitations sévères, qui venaient chercher quelque chose que personne d'autre n'osait leur offrir : du contact, de la chaleur humaine, le sentiment d'être désiré malgré tout. Ce qui me frappait, ce n'était jamais le handicap lui-même — c'était la gratitude. Une gratitude presque déchirante, comme si on leur faisait une faveur exceptionnelle alors qu'on ne faisait que répondre à un besoin humain ordinaire.
Ce qui me consternait le plus, c'était la quasi-absence de reconnaissance de l'accompagnement affectif, sensuel et sexuel pour ces personnes. Ont-elles, oui ou non, le droit de combler leurs besoins comme tout le monde — sans que le client ni la travailleuse du sexe ne soient cloués au pilori social ou juridique ? Comment l'accès à une vie sexuelle décente a-t-il pu devenir une question de droit ?
Il faut le dire franchement : en droit international, on patine. Malgré quelques avancées, les "droits sexuels" restent étriqués, et la Convention relative aux droits des personnes handicapées a laissé un angle mort béant : on reconnaît l'importance de la dignité, de l'autonomie, de la participation, mais la sexualité ne devient fondamentale qu'à condition de ne pas déranger l'ordre moral. Autrement dit : "Aimez, mais en silence."
Exemple révélateur : des infirmières de l'Hôpital Saint-Charles-Borromée, en Lanaudière, ont dénoncé il y a quelques années la présence d'un service de prostitution en soins de longue durée. Plutôt que d'ouvrir un vrai débat, on chuchote, on camoufle. On parle d'"apaiser" certains résidents trop agressifs — bref, on gère des symptômes, on refoule la cause. Le malaise est patent : la réalité existe, mais il ne faudrait surtout pas la nommer.
Partout ou presque, "l'assistance sexuelle" met le feu aux poudres. On admet parfois, du bout des lèvres, que prostitution, accompagnement et même bénévolat puissent répondre à un besoin réel, mais les ressources sont rarissimes, et le tabou, lui, tonitruant. Au Canada, ces rencontres sont illégales : résultat, des hommes et des femmes se retrouvent livrés à eux-mêmes, enfermés dans une "virginité forcée" qui ronge l'estime de soi et abîme l'esprit.
Sans l'intervention de travailleuses du sexe, beaucoup n'auraient jamais la possibilité de goûter au plaisir charnel, et certains ne peuvent même pas se masturber. Comment vit-on sans contact humain, sans caresses ? Ce n'est pas seulement regrettable : c'est inhumain. Le droit au bonheur, à la tendresse, à une sexualité épanouie devrait s'appliquer à chaque citoyen, point final. Et il ne s'agit pas que d'hommes : de plus en plus de femmes demandent aussi ces services.
On objecte parfois : "Qu'ils rencontrent d'autres personnes handicapées, et voilà." Comme si l'attirance se réglait par affinité administrative. Être handicapé ne crée ni aimantation automatique ni compatibilité physiologique. Entre deux personnes aux limitations sévères, l'acte peut devenir techniquement très difficile, voire impossible, sans accompagnement spécifique. Et quand une personne valide désire une personne handicapée, la gêne sociale étouffe souvent ce désir. Rien n'est simple — parce que nous compliquons tout.
Derrière l'opposition à l'assistance sexuelle, on retrouve deux ressorts. D'abord, le refus d'admettre, en droit, une forme de prostitution. Ensuite, une morale tenace : la sexualité "valable" serait indissociable de l'affection et de la conjugalité. Le service offert par les prostituées, lui, accepte la dissociation des affects et de l'excitation. Hérésie pour certains, mais pour d'autres, seule façon d'accéder, enfin, à une expérience corporelle et sensuelle.
Là où l'accompagnement sexuel est légal et encadré, les effets sont majoritairement bénéfiques. Pour beaucoup, c'est un mécanisme d'adaptation au handicap, une prévention contre la dépression et l'isolement. C'est aussi une première socialité : une façon d'entrer en relation, d'apprendre son corps, une culture sexuelle que personne ne transmet autrement.
L'estime de soi, souvent laminée par la maladie ou la stigmatisation, remonte. Et cette remontée ouvre parfois la porte à de futures rencontres amoureuses. Alors oui, l'éducation sexuelle est indispensable pour prévenir les abus, mais on aura beau organiser des rencontres avec des thérapeutes et des spécialistes, c'est un peu comme apprendre à nager dans un bureau. À un moment, il faut l'expérience, le contact, le réel.
Évidemment, accompagner des personnes handicapées ne s'improvise pas. Les aidants sexuels — travailleurs du sexe ou non — devraient être formés : ergonomie, consentement, communication adaptée, manutention sécuritaire, limites claires. La vulnérabilité est réelle, le risque d'abus aussi : d'où l'urgence d'un cadre légal et de protocoles.
Ce serait infiniment plus simple si nous démocratisions le sujet au lieu de le clandestiniser. La misère sexuelle des personnes handicapées appelle une réponse globale. Il est temps de renoncer à la tyrannie de la performance et de l'esthétique : les personnes handicapées ne sont pas asexuées. Elles ont des besoins — pas des caprices — et ces besoins comptent autant que les nôtres. Le toucher libère de l'ocytocine, l'hormone du lien, et fait retomber le stress. C'est de la biologie, pas de la poésie.
Psychologues et médecins ont leurs rôles ; ils ne donnent pas de caresses. Les proches ne peuvent pas tout, tout le temps. Alors vers qui se tourner quand on a besoin d'un contact qui n'est ni médical ni conjugal, mais humain, consenti, encadré ?
La vraie question est là : si la sexualité est un besoin fondamental, qu'est-ce qui nous autorise à en priver certaines personnes au nom d'une morale qui n'apaise que notre gêne ? Tant que nous confondrons pudeur et censure, protection et infantilisation, nous continuerons d'ajouter de la souffrance à la vulnérabilité.
Il est temps d'assumer l'évidence : le droit au contact n'est pas un privilège. C'est une dignité.