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                                      Chapitre 27 — Des visages ordinaires

 

 

 

Depuis des millénaires, on a dessiné le portrait caricatural de la fille de joie, sans jamais vraiment le retoucher. Et dans le même mouvement, on a figé celui du client. Dans l'imaginaire collectif, il serait toujours le même : un vieux libidineux, ou un jeune à l'appétit sexuel débordant. Parfois, c'est l'agresseur, sans scrupule et sans pitié. Des figures toutes faites, rassurantes parce qu'elles permettent de ne pas penser plus loin.

Mais ces images ne sont que de grossières esquisses. En réalité, le profil du client est aussi varié que celui de n'importe quel autre milieu social. J'ai côtoyé des hommes d'affaires, des médecins, des avocats, des juges, des travailleurs de la construction, des chefs d'entreprise, des chômeurs. De toutes les classes sociales, de tous les âges, de toutes les origines. Célibataires, mariés, divorcés. Et selon les statistiques, plus de la moitié d'entre eux sont aussi des pères de famille.

Durant mes années dans ce milieu, j'ai rencontré toutes sortes de personnes, de bonnes et de moins bonnes, comme dans n'importe quel milieu. J'ai rencontré des travailleuses du sexe intelligentes, admirables, humaines, ouvertes d'esprit, honnêtes et sensibles — des femmes qui ne manquent pas de personnalité, qui ont des opinions, des rêves et autant de valeur que n'importe quel autre être humain.

 

Cette diversité ne se limite pas aux femmes cisgenres.

 

Ce livre parle principalement de l'expérience féminine, parce que c'est la mienne. Mais l'industrie du sexe n'est pas exclusivement féminine. Des hommes y travaillent aussi — escortes, danseurs, acteurs, créateurs de contenu. Leur réalité diffère de la nôtre : moins stigmatisés sexuellement dans certains contextes, mais souvent invisibilisés dans le discours public, comme si seules les femmes pouvaient être travailleuses du sexe. Leur silence est différent du nôtre, mais c'est un silence tout de même.

Les personnes trans, elles, vivent une réalité encore plus marginalisée. Surreprésentées dans l'industrie du sexe — souvent par manque d'autres opportunités d'emploi dans une société qui leur ferme trop de portes — elles cumulent les stigmates : celui du travail du sexe et celui de leur identité de genre. La violence à laquelle elles font face est documentée comme étant disproportionnée. Si ce livre dénonce l'hypocrisie envers les femmes cisgenres dans l'industrie, il serait incomplet sans reconnaître que cette hypocrisie frappe encore plus fort celles qui sortent aussi du cadre binaire.

 

Du côté des clients aussi, la réalité est plus large qu'on l'imagine.

 

J'ai connu des clients merveilleux au cœur tendre, des hommes fragiles, vulnérables, généreux, respectueux et sincères. J'ai côtoyé des gens inspirants qui m'ont touchée, émue, fait rire et réfléchir. D'autres qui m'ont poussée à devenir une personne encore meilleure. Qu'il s'agisse des travailleuses du sexe ou des clients, il n'y a pas de profils types. Ce sont nos pères et nos mères, nos frères et nos sœurs, nos amis, nos amours. Des gens comme nous tous, qui méritent respect et considération.

Cette humanité commune prend racine dans un besoin tout aussi commun. La sexualité est, après tout, l'un des besoins fondamentaux de l'être humain — Maslow l'a placée au même niveau que respirer, boire, manger, dormir. La médecine elle-même le confirme : une activité sexuelle régulière améliore la santé, protège la femme du cancer du sein et l'homme de celui de la prostate.

Mais on oublie vite celles et ceux qui ne trouvent pas de partenaire pour combler ce besoin. Les veuves, les veufs. Les personnes handicapées. Les personnes trop timides, trop occupées, ou simplement laissées de côté par les jeux de séduction. Ces gens n'auraient-ils pas droit, eux aussi, à des moments de tendresse, de plaisir, de proximité humaine ?

La prostitution, malgré les discours, fait partie des sociétés d'hier comme d'aujourd'hui. C'est un débat sans fin : on voit sa nécessité, mais on refuse de la regarder en face. Alors on préfère blâmer celles et ceux qui la pratiquent, comme si en les effaçant, le problème disparaissait.

Pourtant, la vérité est simple : la plupart d'entre nous parvient à combler ce besoin plus ou moins facilement. Mais pour certains, c'est une quête presque impossible. Et la prostitution, qu'on le veuille ou non, répond à ce besoin-là.

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