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                                                      CHAPITRE 23 — Plaisir interdit

 

 

 

Les femmes comme les hommes n’ont aucun intérêt à déstigmatiser le travail du sexe. Pour beaucoup de femmes, la prostituée reste une rivale, une entrave au féminisme. Pour beaucoup d’hommes, la stigmatisation nourrit à la fois leur sentiment de supériorité et, parfois, leur excitation sexuelle.

Ce n’est pas sans raison si l’industrie recherche en général des femmes jeunes, fraîches et naïves. En matière de sexualité, on ne peut le nier, l’innocence et la naïveté rapportent gros. Je l’ai moi-même constaté à mes débuts comme danseuse érotique.

Comme je disais, lorsque j’étais au début de la vingtaine, j’avais déjà fait l’acquisition d’une voiture neuve et d'une maison grâce aux recettes générées par ce travail. Les clients me demandaient souvent, d’un air un peu amusé, ce que je comptais faire de ma vie et de mon argent dans l’avenir. J’ai vite compris qu’il valait mieux rester vague. Quand je disais que je profitais de ma jeunesse sans trop penser à l’avenir, ils étaient ravis et me gardaient plus longtemps. 

Mais dès qu’ils comprenaient que j’investissais mes revenus intelligemment, plutôt que de tout dilapider,

bon nombre de clients semblaient tout à coup bien moins intéressés. Pour eux, cela devenait moins excitant. L’idée qu’une travailleuse du sexe puisse être autonome et prévoyante cassait le fantasme. Une femme confiante, économe et avertie est souvent beaucoup moins affriolante.

Du côté des femmes, le soutien n’est pas plus grand. Beaucoup refusent de reconnaître la légitimité des travailleuses du sexe : elles n’ont aucun intérêt à imaginer leur mari dans les bras d’une autre. 

Mais en réalité, qu'il y ait stigmatisation ou non n’y changera rien. Les hommes qui veulent faire appel à une escorte, une danseuse ou une masseuse le feront d’une manière ou d’une autre. Il y aura toujours des clients.

 

Certains accusent aussi les prostituées d’encourager l’image de la femme-objet et d’entraver le féminisme. Mais c’est tout l’inverse. En stigmatisant les travailleuses du sexe, on les maintient précisément dans cette position d’objet, de faiblesse et de dépendance. Plutôt que d’en faire des femmes fortes et affranchies, on les enferme dans l’image d’esclaves sexuelles.

Ce récit permet ainsi à chacun de garder les mains propres. 

Les hommes peuvent consommer tout en condamnant.

Les institutions peuvent encadrer ou interdire.. tout en prétendant protéger.

Certaines femme peuvent se rassurer en se disant qu'elle sont du "bon côté".

Tout le monde conserve une position moralement confortable.

Pour survivre et prospérer dans ce milieu, il faut être forte, confiante, bien dans sa tête et dans son corps. Mais avec de telles contraintes, comment y parvenir? La prostitution n’est pas en soi une violence contre les femmes. La vraie violence, c’est l’hypocrisie sociale! 

 

À force de baigner dans l’androcentrisme, beaucoup de femmes finissent par croire que le rôle sexuel qu’on leur a attribué est immuable. Ainsi, pour certaines féministes, la travailleuse du sexe dérange parce que sa sexualité échappe au modèle de la « femme respectable ». Une femme qui se respecte, selon ce schéma, est avant tout, une femme qui ne s’apparente pas au comportement sexuel des hommes.

Mais entre ce que le féminisme a validé et ce que désirent réellement les femmes, il y a un gouffre. Tant qu’on ne le verra pas, le féminisme restera incomplet. Une femme séductrice et entreprenante — banale chez un homme — sera jugée « malsaine » ou « dévergondée ». Si déjà une prostituée est perçue comme une « salope », que dire de celle qui ose avouer y prendre du plaisir?

L’excitation dans le travail sexuel est doublement interdite. Pour l’homme, jouir sans amour est naturel. Pour la femme, c’est une faute. D’où ces étiquettes qui s’accrochent : « facile », « salope », « déchue ». La sexualité féminine reste soumise à un contrôle social étroit, et l’insulte de « pute » sert d’arme pour sanctionner toute autonomie sexuelle : avoir plusieurs partenaires, coucher le premier soir, mettre fin à une relation, porter une robe jugée trop sexy… La liste est infinie.

Elles ne font pas exception à ces conventions sociales. Même entre elles, les travailleuses du sexe se surveillent. Qu’elles soient travailleuses du sexe ou non, toutes les femmes sont soumises à peu près aux mêmes attentes de la société. Celle qui avouerait avoir eu un orgasme avec un client risquerait le mépris non seulement de la société, mais aussi de ses consœurs. Le plaisir est proscrit, la culpabilité imposée et

​gare à celles qui oseraient faire fi de ces normes sociales.

Aujourd’hui, avec OnlyFans, Pornhub et le camming, beaucoup croient que le stigmate a disparu. En réalité, il n’a fait que changer de forme. La femme qui s’exhibe seule devant une caméra sera peut-être perçue comme ‘plus libre’, mais elle reste jugée, contrôlée et exposée aux mêmes hypocrisies.

Résultat : l’image que projette la prostituée se retourne aussi contre elle-même. Beaucoup finissent par nier tout plaisir, consciemment ou non, comme mécanisme de défense. 

Ainsi, on peine encore à imaginer qu’une femme puisse éprouver du plaisir dans ce métier. C’est, entre autres, ce qui alimente l’idée que la prostitution est nécessairement anti-féministe, voire une forme de violence faite aux femmes. Difficile de retirer du bien-être d’une activité pour laquelle elle est en permanence critiquée.

Et pourtant, il existe une réalité que l’on préfère ignorer : il peut y avoir quelque chose de profondément excitant dans le fait d’avoir une relation sexuelle avec un inconnu, venu uniquement pour le sexe, et que l’on ne reverra jamais.

La chercheuse Meredith L. Chivers, psychologue clinicienne et sexologue à l’Université Queen’s de Kingston, explore depuis plus de vingt ans ce terrain longtemps délaissé par la science : l’appétit sexuel féminin. Ses découvertes, largement diffusées, ont bouleversé les idées reçues en révélant une sexualité féminine multiple, polymorphe, loin des clichés romantiques auxquels on a voulu la réduire.

Car, si la sexualité masculine a été disséquée sous toutes ses coutures, celle des femmes reste un continent largement inexploré. Il y a à peine vingt ans, presque aucune recherche scientifique sérieuse n’avait été menée sur le désir féminin. C’est dire à quel point nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements.

Qu’une femme puisse ressentir une excitation intense pour un inconnu avec lequel elle n’entretient aucun lien affectif demeure difficile à admettre dans nos sociétés. Nous avons tendance à croire qu’il ne s’agit là que d’exceptions, de fantasmes fugitifs, presque anecdotiques. L’idée selon laquelle la sexualité féminine ne peut s’épanouir qu’à travers l’amour, l’attachement et l’intimité soigneusement encadrée reste profondément ancrée dans notre inconscient collectif.

Pourtant, les résultats des recherches de Chivers sont sans appel : hommes et femmes réagissent avec la même intensité aux scénarios mettant en scène l’inconnu. L’excitation qu’ils suscitent fait voler en éclats les conventions sociales qui prétendent que la femme est « programmée pour la monogamie », condamnée à la sentimentalité et incapable de laisser ses pulsions primer sur ses émotions. D’autres chercheurs, dans des contextes variés — en laboratoire, en clinique, en thérapie ou sur le terrain — ont confirmé ces conclusions, battant en brèche les préjugés qui continuent d’enfermer le désir féminin.

Et pourtant, malgré ces preuves, il faudra sans doute encore beaucoup de temps avant d’accepter pleinement qu’une femme n’est en rien le « sexe faible ». Le véritable obstacle n’est pas la biologie, mais l’héritage moral et social qui empêche encore trop de femmes de s’autoriser à vivre pleinement leurs désirs.

On parle aujourd'hui "d'énergie basse", comme on parlait autrefois de péché. Les mots changent, le mécanisme reste le même. On ne dit plus « tu es immoral », on dit « tu vibres bas ». On ne parle plus de faute, on parle de fréquence. Mais au fond, c'est toujours le même message qui circule, plus propre, plus séduisant, presque rassurant: il existerait une bonne façon de vivre sa sexualité et toutes les autres vous abîmeraient.

 

Alors on déplace la honte, on la modernise, on lui donne un vocabulaire plus doux, presque bienveillant, mais elle continue de faire exactement la même chose : contrôler.

 

Car ce n'est pas le sexe qui crée le vide, c'est le rapport qu'on entretient avec lui. Ce n'est pas le nombre de partenaires. Ce n'est pas la liberté. Ce n'est pas l'audace. C'est l'absence de conscience, c'est le besoin de combler, c'est le fait de se fuir à travers l'autre.

 

Et ça...ça peut exister dans n'importe quelle forme de sexualité.

Dans le silence d'un couple.

Dans la répétition d'un rituel.

Dans la fidélité comme dans l'excès.

 

Mais il est plus facile de pointer certains comportements que de regarder ce qui les traverse. Plus facile de dire « ce type de sexualité est bas » que de reconnaître que le malaise vient souvent d'ailleurs.

Alors on crée des règles invisibles, des hiérarchies, des catégories de corps acceptables...et d'autres non.

 

On prétend parler d'énergie, mais on reproduit les mêmes vieux réflexes, juger, classer, contenir. Et pendant ce temps, une vérité plus dérangeante reste dans l'ombre:

 

Une personne peut vivre une sexualité libre sans se perdre. Et une autre peut se perdre complètement dans une sexualité parfaitement conforme.

 

Ce n'est pas l'acte qui élève ou qui abaisse, c'est l'état dans lequel on s'y engage. Mais cette nuance dérange, parce qu'elle enlève aux règles leur pouvoir. Parce qu'elle rend chacun responsable. Parce qu'elle ne permet plus de condamner aussi facilement. Alors on préfère croire que certaines pratiques sont "basses". Que certaines femmes vont trop loin. Que certains corps devraient se contenir.

 

C'est plus simple.

Plus confortable.

 

Mais ce n'est pas plus vrai.

 

Et pourtant... ignorer complètement ce qui peut blesser serait une autre forme d'aveuglement. Il existe des expériences qui laissent des traces, pas toujours visibles, pas toujours immédiates, mais réelles. Et il serait trop simple de dire que c'est le sexe qui les a créées.

 

Ce n'est pas le corps qui abîme.

Ce n'est pas le geste.

Ce n'est pas l'acte en lui-même.

 

C'est ce qui l'entoure.

 

C'est ce qu'on y apporte, c'est ce qu'on y cherche, c'est ce qu'on accepte, parfois sans même s'en rendre compte. Car on peut dire oui sans être vraiment présent. On peut consentir sans être aligné. On peut donner son corps pour éviter de perdre, pour être aimé, pour ne pas déranger. Et dans ces moments-là, ce n'est pas le sexe qui blesse, c'est l'absence de soi à l'intérieur.

 

On parle souvent des dérives. On pointe du doigt les comportements. On désigne certaines pratiques comme étant dangereuses, mais on oublie de regarder ce qui les rend vulnérables.

 

Le besoin de validation, la peur d'être rejeté, le conditionnement à plaire, le silence appris trop tôt. Et aussi, le contexte extérieur , les rapports de pouvoir, les attentes implicites, les déséquilibres économiques, les environnements où le choix devient flou, fragile, négocié.

 

Dans ces espaces, la liberté n'est pas toujours aussi simple qu'on le prétend. Mais encore une fois, ce n'est pas le sexe qui est en cause. Car une même expérience peut être vécue comme une affirmation ou comme une dépossession. Une même situation peut renforcer ou fragiliser. Tout dépend de la place qu'on occupe à l'intérieur de soi. Tout dépend de ce qui nous traverse au moment où ça se produit. Refuser cette nuance, c'est passer à côté de la réalité.

 

Croire qu'en interdisant certains comportements, on protège. Alors qu'en vérité, on évite surtout de poser les bonnes questions. Ce n'est pas la liberté qui détruit, c'est le fait de ne pas savoir si elle nous appartient vraiment. Et cette confusion-là, elle ne se règle pas en imposant des règles.

 

Elle se règle en redonnant aux individus ce que l'on leur a souvent appris à ignorer:

 

leur ressenti,

leur limite,

leur voix.

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