Chapitre 24 — Plaisir interdit
Les femmes comme les hommes n'ont aucun intérêt à déstigmatiser le travail du sexe. Pour beaucoup de femmes, la prostituée reste une rivale, une entrave au féminisme. Pour beaucoup d'hommes, la stigmatisation nourrit à la fois leur sentiment de supériorité et, parfois, leur excitation sexuelle.
Ce n'est pas sans raison si l'industrie recherche en général des femmes jeunes, fraîches et naïves. En matière de sexualité, on ne peut le nier, l'innocence et la naïveté rapportent gros. Je l'ai moi-même constaté à mes débuts comme danseuse érotique.
Lorsque j'étais au début de la vingtaine, j'avais déjà fait l'acquisition d'une voiture neuve et d'une maison grâce aux recettes générées par ce travail. Les clients me demandaient souvent, d'un air un peu amusé, ce que je comptais faire de ma vie et de mon argent. J'ai vite compris qu'il valait mieux rester vague. Quand je disais que je profitais de ma jeunesse sans trop penser à l'avenir, ils étaient ravis et me gardaient plus longtemps.
Mais dès qu'ils comprenaient que j'investissais mes revenus intelligemment, bon nombre semblaient tout à coup bien moins intéressés. L'idée qu'une travailleuse du sexe puisse être autonome et prévoyante cassait le fantasme. Une femme confiante, économe et avertie est souvent beaucoup moins affriolante.
Du côté des femmes, le soutien n'est pas plus grand. Beaucoup refusent de reconnaître la légitimité des travailleuses du sexe — elles n'ont aucun intérêt à imaginer leur mari dans les bras d'une autre. Mais en réalité, qu'il y ait stigmatisation ou non n'y changera rien. Les hommes qui veulent faire appel à une escorte, une danseuse ou une masseuse le feront d'une manière ou d'une autre. Il y aura toujours des clients.
Certains accusent aussi les prostituées d'encourager l'image de la femme-objet et d'entraver le féminisme. Mais c'est tout l'inverse. En stigmatisant les travailleuses du sexe, on les maintient précisément dans cette position d'objet, de faiblesse et de dépendance. Plutôt que d'en faire des femmes fortes et affranchies, on les enferme dans l'image d'esclaves sexuelles.
Ce récit permet à chacun de garder les mains propres. Les hommes peuvent consommer tout en condamnant. Les institutions peuvent encadrer tout en prétendant protéger. Certaines femmes peuvent se rassurer en se disant qu'elles sont du "bon côté". Tout le monde conserve une position moralement confortable.
Pour survivre et prospérer dans ce milieu, il faut être forte, confiante, bien dans sa tête et dans son corps. Mais avec de telles contraintes, comment y parvenir ? La prostitution n'est pas en soi une violence contre les femmes. La vraie violence, c'est l'hypocrisie sociale.
À force de baigner dans l'androcentrisme, beaucoup de femmes finissent par croire que le rôle sexuel qu'on leur a attribué est immuable. Pour certaines féministes, la travailleuse du sexe dérange parce que sa sexualité échappe au modèle de la "femme respectable". Mais entre ce que le féminisme a validé et ce que désirent réellement les femmes, il y a un gouffre. Tant qu'on ne le verra pas, le féminisme restera incomplet.
L'excitation dans le travail sexuel est doublement interdite. Pour l'homme, jouir sans amour est naturel. Pour la femme, c'est une faute. D'où ces étiquettes : "facile", "salope", "déchue". L'insulte de "pute" sert d'arme pour sanctionner toute autonomie sexuelle. Même entre elles, les travailleuses du sexe se surveillent. Celle qui avouerait avoir eu un orgasme avec un client risquerait le mépris non seulement de la société, mais aussi de ses consœurs. Le plaisir est proscrit, la culpabilité imposée.
Aujourd'hui, avec OnlyFans, Pornhub et le camming, beaucoup croient que le stigmate a disparu. En réalité, il n'a fait que changer de forme. La femme qui s'exhibe seule devant une caméra sera peut-être perçue comme "plus libre", mais elle reste jugée, contrôlée et exposée aux mêmes hypocrisies.
Ainsi, on peine encore à imaginer qu'une femme puisse éprouver du plaisir dans ce métier. Beaucoup finissent par nier tout plaisir, consciemment ou non, comme mécanisme de défense. Et pourtant, il existe une réalité que l'on préfère ignorer : il peut y avoir quelque chose de profondément excitant dans le fait d'avoir une relation sexuelle avec un inconnu, venu uniquement pour le sexe, et que l'on ne reverra jamais.
La chercheuse Meredith L. Chivers, psychologue clinicienne et sexologue à l'Université Queen's de Kingston, explore depuis plus de vingt ans l'appétit sexuel féminin. Ses découvertes ont bouleversé les idées reçues en révélant une sexualité féminine multiple, polymorphe, loin des clichés romantiques auxquels on a voulu la réduire. Car si la sexualité masculine a été disséquée sous toutes ses coutures, celle des femmes reste un continent largement inexploré. Il y a à peine vingt ans, presque aucune recherche scientifique sérieuse n'avait été menée sur le désir féminin.
Qu'une femme puisse ressentir une excitation intense pour un inconnu avec lequel elle n'entretient aucun lien affectif demeure difficile à admettre. Nous avons tendance à croire qu'il ne s'agit là que d'exceptions, de fantasmes fugitifs. Et pourtant, les résultats des recherches de Chivers sont sans appel : hommes et femmes réagissent avec la même intensité aux scénarios mettant en scène l'inconnu. L'excitation qu'ils suscitent fait voler en éclats les conventions sociales qui prétendent que la femme est "programmée pour la monogamie".
Le véritable obstacle n'est pas la biologie, mais l'héritage moral et social qui empêche encore trop de femmes de s'autoriser à vivre pleinement leurs désirs. J'en suis la preuve vivante — et ce livre en est la démonstration.