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                              Chapitre 23 — Le vrai visage du proxénète

On parle beaucoup du proxénète, mais rarement pour en donner un portrait juste. La définition juridique est simple : "tirer profit de la prostitution d'autrui". Mais en pratique, tout devient flou. Qui est vraiment proxénète ? Un chauffeur qui conduit une escorte ? Un propriétaire de bar qui loue ses chambres ? Un gérant qui prend sa commission ? Tout dépend de l'intention — et surtout du rapport de force. C'est là que réside la distinction cruciale : entre un service équitable rendu dans un cadre choisi, et l'exploitation, qui repose toujours sur la coercition.

Le vrai proxénète, celui qui mérite ce nom, n'a rien du cliché glamour véhiculé dans les vidéoclips. C'est un prédateur méthodique, qui recrute avec la même précision qu'un vendeur manipule ses clients. Il commence par le masque du prince charmant — attentif, généreux, apparemment désintéressé. Puis vient la dépendance affective, cultivée patiemment, pour que la victime fasse tout pour retrouver "celui d'avant". Ensuite le chantage sentimental, les menaces, la dette de drogue ou d'argent. La violence physique et psychologique. L'isolement social, la confiscation des papiers, les menaces contre la famille. L'alcool et les drogues pour brouiller la conscience et éroder les résistances.

Rien n'est laissé au hasard. Séduction, manipulation, contrainte, peur — tout est calibré pour briser les résistances et maintenir la domination. Ce portrait n'a rien d'ambigu. Le proxénète, ce n'est pas celui qui fournit un toit ou un service logistique dans un cadre choisi et transparent. C'est celui qui enferme, qui manipule, qui détruit. Un parasite qui vit de la vulnérabilité des autres.

Et entre ces deux réalités — le service librement consenti et l'exploitation pure — il existe une zone grise que la société préfère ignorer, parce qu'elle oblige à des distinctions inconfortables. Il est plus simple de tout mettre dans le même sac, de condamner en bloc, que de regarder les choses en face.

Je ne parle pas dans le vide. J'ai côtoyé un proxénète de près pendant plusieurs années. Ce n'était pas le mien, mais celui d'une amie très proche à l'époque.

Et je peux témoigner d'une chose : tout ce qu'on raconte sur ces hommes n'a rien d'un cliché. Derrière chaque histoire de manipulation, de dépendance, de violence psychologique, il y a un visage bien réel. Ce que l'on croit être un stéréotype est en fait la réalité la plus brute.

 

Ce qui m'a le plus frappée, c'est que mon amie n'avait pas conscience de ce qui lui arrivait. Celui qu'elle appelait son chum était en réalité son proxénète. Et c'est peut-être là la dimension la plus insidieuse de cette réalité : quand on aime quelqu'un, ou qu'on croit l'aimer, il devient presque impossible de voir la manipulation pour ce qu'elle est. Les sentiments deviennent un écran. La dépendance affective fait le reste. Une femme prise dans cette situation ne se voit pas comme une victime — elle se voit comme une amoureuse. Et c'est précisément sur cette confusion que le proxénète construit son emprise.

Ce qui complique encore davantage ce portrait, c'est que le proxénète n'est pas toujours tel qu'on l'imagine. Avec mon amie et lui, il m'est arrivé de passer de bons moments. On jouait à des jeux de société, on allait se promener en forêt, on riait. Des choses ordinaires, normales, humaines. Parfois il était drôle, plaisant, attachant même. Et c'est précisément ça qui est troublant — et dangereux. Une partie de moi le détestait, parce que je voyais clair dans son jeu. Mais une autre partie l'aimait bien malgré tout. Cette ambivalence, je crois, est l'une des réalités les moins dites sur ces hommes. Ils ne sont pas des monstres à plein temps. Et c'est justement ce qui rend leur emprise si difficile à nommer, et encore plus difficile à quitter.

Pendant toutes ces années, lui ne travaillait jamais. Il attendait patiemment à la maison qu'elle rentre avec l'argent — et le prenait aussitôt, comme si elle lui devait. Comme si c'était naturel. Comme si c'était normal. Et le plus troublant dans tout ça ? Quand elle avait fait une bonne soirée, elle était fière. Fière de pouvoir lui donner autant. L'emprise était si profonde qu'elle avait fini par confondre l'exploitation avec l'amour, la dette avec la générosité. Certains soirs où on allait travailler ensemble, lui partait dépenser dans un autre bar l'argent qu'elle avait gagné la veille. Et elle recommençait le lendemain. Sans se plaindre. Parfois même en souriant.

Malheureusement, les histoires de femmes sous l'emprise d'un proxénète finissent souvent de la même façon. C'est le cas de mon amie. Aujourd'hui, de tout l'argent qu'elle a gagné pendant ces années, il ne reste rien. La relation est terminée depuis longtemps — il est parti, comme ils partent toujours, quand il n'y a plus rien à prendre.

 

Ce qui reste, c'est un goût amer, un compte en banque vide, et des années de vie données à quelqu'un qui n'a jamais rien donné en retour. Elle le réalise aujourd'hui — même si elle a extrêmement de difficulté à l'avouer. Prendre conscience de l'emprise après coup, c'est l'une des choses les plus douloureuses qui soit — parce qu'on ne peut pas récupérer le temps perdu, ni l'argent, ni la confiance qu'on avait placée au mauvais endroit.

Son histoire n'est pas unique. Elle se répète, partout, en silence. Tant que nous refuserons de faire la distinction entre travail du sexe choisi et exploitation réelle, nous continuerons de laisser ces femmes sans protection et sans recours.

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