Chapitre 22 — Le double standard du corps
La croyance populaire selon laquelle une femme ne peut être à la fois belle et intelligente résume à elle seule l'image de la femme-objet engendrée par le patriarcat. Comme si utiliser son pouvoir d'attraction et ses charmes était incompatible avec se servir de son cerveau. Comme si une femme séduisante était, par définition, dénuée d'intelligence.
Pourquoi le corps et la sexualité féminine ne pourraient-ils pas être valorisés comme une force plutôt qu'une faiblesse ? Je me suis posé cette question des centaines de fois. Sur scène, dans un club, j'incarnais quelque chose que la société consommait avidement — et condamnait dans le même souffle. Les hommes qui me regardaient n'avaient aucun problème avec mon corps. C'est mon choix d'en faire un outil qui les dérangeait.
Les hommes qui dansent nus devant des femmes ne sont pas vus comme des objets, mais comme des figures viriles, confiantes, admirées. On leur prête de la puissance, pas de la soumission. Personne ne remet en cause leur respect d'eux-mêmes. Mais qu'une femme ose faire de son corps un outil de désir, et aussitôt la question du respect de soi surgit — comme un piège rhétorique.
Deux émissions québécoises illustrent parfaitement ce double standard. D'abord "Danseuse" — un spectacle où les travailleuses du sexe sont présentées de manière simpliste et stéréotypée. Loges décrépites, chambres crasseuses, bars miteux. Témoignages poignants, pleurs, regrets, souffrance. Tout y concourt à présenter la danse érotique féminine comme une descente aux enfers.
Aux antipodes, il y a "Les dieux de la scène". La seule prononciation du titre évoque la double norme. Des danseurs racontent leur histoire — mais cette fois dans le décor suave de maisons de prestige, sur le bord d'une plage, dans un spa renommé de Montréal. L'ambiance est festive, glamour, presque triomphante. Pas de larmes, pas de honte : seulement la célébration d'une virilité admirée.
Ce contraste est flagrant. La danse masculine est représentée comme un jeu, une réussite. La danse féminine, comme une tragédie. La perception sociale ne repose pas sur les faits, mais sur une morale héritée du puritanisme.
Cette morale n'est pas innocente — elle est au service d'intérêts précis. Les discours qui stigmatisent les travailleuses du sexe visent à préserver l'ordre patriarcal au profit des hommes de la classe dominante. On s'assure ainsi que les profits générés par le corps des femmes retournent presque intégralement dans des poches masculines : celles des proxénètes, du crime organisé, des publicitaires qui exploitent la nudité pour vendre chaussures, parfums ou bières. Ajoutons les sociétés de production de vidéoclips — en particulier dans la culture hip-hop — où l'on érige le proxénète en modèle. Toutes ces structures, dirigées majoritairement par des hommes, captent l'essentiel des richesses engendrées par la sexualité féminine.
Le résumé est simple et brutal : lorsqu'il s'agit d'utiliser le corps des femmes pour vendre n'importe quel produit, tout le monde applaudit. Mais qu'une femme décide de montrer et d'assumer son corps librement, en pleine conscience — aussitôt les critiques fusent.