Chapitre 19 — L'illusion des clichés
Le regard que nous posons sur la sexualité ne s'arrête pas aux couples, aux mariages, aux relations libres. Il se concentre, depuis toujours, sur une figure précise : la prostituée. Elle condense tous les tabous, toutes les contradictions, tous les refoulements. Elle est l'écran sur lequel la société projette sa honte.
Ce qui rend la tâche des travailleuses du sexe beaucoup plus ardue, ce n'est pas le travail en soi, mais les tabous qui l'accompagnent. Nous en avons fait les martyres, les souffre-douleurs de notre propre disgrâce. Nous avons rejeté sur elles ce que nous n'acceptons pas de nous-mêmes. Elles ne sont pas esclaves de l'irrépressible pulsion sexuelle masculine, mais esclaves d'une mentalité puritaine et conservatrice — d'une idéologie qui a toujours occulté et réprimé les désirs féminins.
Nous les accusons d'incarner ce que nous pratiquons en secret. Nous les condamnons pour mieux nous absoudre. Elles deviennent le symbole d'un monde où la suprématie masculine reste universelle, mais où seuls quelques hommes — ceux au sommet de la hiérarchie — en tirent réellement profit.
Le sexisme, pourtant, n'épargne personne. L'homme ordinaire croit bénéficier de cette hiérarchisation, mais il en est lui aussi victime. Les conséquences économiques, sociales, politiques et même environnementales du patriarcat dépassent largement la question des droits des femmes. Ce sont les droits de la personne tout entière qui sont en jeu.
Ainsi, la prostituée n'est pas un corps isolé, mais un symbole collectif. Elle est la cicatrice vivante de notre rapport malade à la sexualité. Elle nous renvoie, à chacun, la question que nous fuyons : qu'avons-nous fait de notre désir ?
Qu'on le veuille ou non, l'industrie du sexe est un acteur majeur de l'économie mondiale. Elle génère des profits colossaux qui alimentent directement les pouvoirs économiques et politiques des organisations criminelles. Et pourtant, une infime partie de ces bénéfices retourne dans les poches de celles qui en sont la véritable matière première : les travailleuses du sexe. Une grande part de leurs revenus finit par s'évaporer dans les circuits du crime organisé.
Cette mécanique se double d'un cercle vicieux psychologique. Tant que les prostituées seront stigmatisées, leur confiance et leur estime d'elles-mêmes resteront fragilisées. Ce manque d'assise intérieure rejaillit sur leur capacité à gérer leur vie, leurs finances, leurs relations. Dans ce climat, la dépendance aux artifices — dépenses compulsives, alcool, drogue — devient une tentation, une échappatoire.
Mais attention : toutes les travailleuses du sexe ne correspondent pas au cliché misérabiliste entretenu par les abolitionnistes. Toutes ne consomment pas. Toutes ne viennent pas de milieux brisés. Généraliser, c'est nier la pluralité de leurs histoires. Les chiffres qu'on agite pour démontrer que la majorité aurait subi des abus dans l'enfance ne sont pas neutres : ils proviennent presque toujours de femmes qui ont sollicité de l'aide auprès d'associations. Ces statistiques sont biaisées, incomplètes, et reflètent surtout un profil parmi d'autres.
Il est faux de croire qu'il existe une corrélation directe entre violences sexuelles durant l'enfance et prostitution. Certes, certaines femmes ayant vécu des abus s'y retrouvent, mais ce n'est pas une fatalité. Réduire la prostitution à cette équation simpliste, c'est invisibiliser la diversité des parcours et nier la complexité des trajectoires individuelles.
J'ai personnellement connu des travailleuses du sexe qui ont tiré leur épingle du jeu grâce à leur métier. Certaines ont terminé leurs études, acheté une maison, lancé une entreprise prospère. Croire que toutes sont condamnées à la pauvreté relève du cliché paresseux. Ces parcours existent, et ils pourraient être beaucoup plus nombreux si le contexte social cessait de les étouffer. Nier l'existence de femmes qui utilisent l'industrie comme tremplin, c'est nier leur force et leur autonomie.
On dit que le problème, c'est la prostitution — que c'est immoral, dégradant, indéfendable. Mais quand une travailleuse du sexe veut ouvrir un compte bancaire, on lui ferme la porte. Pas parce qu'elle a fraudé, pas parce qu'elle a volé — parce qu'elle dérange.
Les banques parlent d'image, de réputation, de gestion du risque. Mais le risque de quoi exactement ? Elles craignent "l'argent sale", disent-elles. Pourtant, elles brassent les milliards de lobbies opaques et de paradis fiscaux sans ciller. Le revenu d'une femme seule devient soudainement plus toxique que le capital d'une multinationale.
Elle peut être consommée, mais pas financée. Elle peut générer des revenus, mais pas les sécuriser. Elle peut enrichir un système, mais pas s'en extraire. On lui reproche d'évoluer dans l'ombre, dans le cash, dans le secret. Mais dès qu'elle veut entrer dans la lumière, déclarer ses revenus, payer ses impôts et devenir une citoyenne bancarisée, le système la repousse dans le noir. On la force à l'invisibilité pour mieux pouvoir la lui reprocher.
Il n'y a rien de nouveau ici. Il n'y a pas si longtemps, une femme ne pouvait pas avoir de compte sans l'accord de son mari. Aujourd'hui, le patriarcat ne porte plus une alliance — il porte un costume de banquier. L'institution est devenue le nouveau tuteur légal de la moralité féminine.
Cette exclusion n'est pas un accident — c'est une mise en danger délibérée. En lui refusant un compte, on la force à garder de l'argent physique. On la rend vulnérable au vol, à l'extorsion, à la violence. Le système bancaire ne protège pas la morale — il fabrique de l'insécurité. Et ensuite, on lui reproche de rester là où elle est.
La vérité, c'est que le système tolère très bien que le corps des femmes soit monétisé. Industries, publicité, pornographie — tout le monde encaisse. Mais dès qu'une femme décide de monétiser son propre corps, sans intermédiaire, sans permission, et surtout de garder le contrôle de son argent, ça devient un problème.
Parce qu'une femme autonome n'est plus rentable de la même façon. Le problème n'a jamais été la sexualité — le problème, c'est l'indépendance. Maintenir la femme juste assez précaire pour qu'elle reste contrôlable, juste assez exclue pour qu'elle ne puisse jamais capitaliser sur sa propre vie. Parce que celui qui contrôle l'accès à l'argent contrôle les trajectoires. Une femme qui contrôle à la fois son corps et son argent devient beaucoup plus difficile à contenir. Et c'est exactement pour ça qu'il faut continuer à en parler.