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                                         Chapitre 17 — L'amour sous tutelle

Je ne pourrais parler de sexualité sans parler d'amour. Et comme la sexualité, l'amour a toujours été strictement encadré. Nous avons hérité d'une morale si tenace qu'elle nous paraît naturelle, alors qu'elle n'est qu'une construction historique, culturelle et religieuse.

J'ai moi-même vécu cette réalité de l'intérieur. J'ai rencontré mon conjoint alors que je travaillais encore dans l'industrie du sexe. Dès le début, il a compris que c'était un travail — rien de plus, rien de moins. Il m'a fait confiance. Il m'a respectée. Il m'a soutenue.

Il faut une sacrée dose de confiance en soi pour vivre avec le fait que sa partenaire travaille dans cette industrie — surtout dans le contexte social actuel, où le regard des autres est omniprésent et le jugement, constant. Ce qu'il a fait, peu d'hommes auraient pu le faire. Non pas parce qu'il était naïf ou indifférent — mais parce qu'il était suffisamment solide pour ne pas laisser les préjugés des autres définir ce que nous étions l'un pour l'autre.

Notre relation a survécu à tout ça. Plus de dix ans plus tard, nous sommes encore ensemble. Et si je devais nommer ce qui nous a permis de tenir, ce serait ça : la confiance, le respect, et le refus catégorique de laisser la société nous dicter comment aimer.

Notre culture ne nous propose pourtant qu'un seul scénario sentimental : deux personnes, en couple, exclusives, vivant ensemble, fondant une famille. La monogamie est devenue l'idéal central, profondément enraciné dans l'imaginaire collectif. Certes, les choses évoluent. Le concubinage n'est plus condamné. Les couples homosexuels commencent à être acceptés. Mais la route reste semée d'embûches.

Car la remise en question de la monogamie n'a rien de nouveau. Elle resurgit sans cesse, mais se heurte toujours aux mêmes mécanismes patriarcaux. Pendant des siècles, l'Église et ses alliés ont façonné l'État, la justice, la science elle-même. Croire que ces modèles s'effaceront d'un claquement de doigts est une illusion.

La recherche scientifique en dit long sur ce biais. Très peu d'études portent sur le polyamour ou la non-monogamie. La plupart privilégient la monogamie et insistent sur les difficultés rencontrées par ceux qui s'en écartent. On tait les expériences positives. Comme si mettre en valeur la richesse des relations libres représentait une menace — une menace pour le modèle dominant : une monogamie enchevêtrée dans le capitalisme et le patriarcat.

Car si l'on accepte que l'amour puisse se décliner autrement, on ébranle des dogmes plus larges : la famille nucléaire, l'autorité religieuse, l'ordre moral. C'est pourquoi libertinage, amour libre, polyamour ou non-monogamie restent des concepts stigmatisés. L'histoire les associe à la débauche, à l'absence de vertu. La chasteté et la fidélité, elles, sont élevées au rang d'absolus.

Or, dire qu'il n'existe qu'une seule façon d'aimer équivaut à dire que nous avons tous la même personnalité, les mêmes désirs, les mêmes fantasmes. C'est nier l'évidence : la diversité est la loi fondamentale de la vie. Chaque être est unique, chaque relation l'est aussi.

Nous rêvons presque tous du grand amour : celui qui dure toujours, qui ne faiblit jamais. Mais l'amour n'a pas de définition universelle. Il n'existe qu'à travers celui qui le vit. L'idéal monogame ne convient pas à tous. Pour certains, il est naturel. Pour d'autres, insupportable. Et pour chacun de nous, il peut changer au fil du temps.

Les gens évoluent, leurs besoins aussi. Ce qui satisfait aujourd'hui peut devenir une prison demain. L'idéal monogame crée des attentes démesurées, nourrit des déceptions, dévalorise toute autre forme de lien. Pourtant, ce sont parfois ces liens hors norme qui nous font grandir le plus. C'est pourquoi il est urgent de concevoir de nouveaux modèles — des modèles souples, capables de reconnaître que désir affectif et désir sexuel ne vont pas toujours de pair.

Le mariage illustre bien cette contradiction. On le célèbre comme la preuve d'un amour éternel et inconditionnel. Mais sous le vernis des diamants et des serments, combien de mensonges dissimulés, combien de frustrations étouffées ? L'infidélité n'est pas l'exception, mais souvent la règle invisible.

Qu'on le veuille ou non, nos idéaux amoureux restent modelés par des siècles de dogmes religieux. Même sans croire, nous avons intégré leurs schémas. Nous cherchons à entrer dans le moule, persuadés que si ces modèles ont résisté aux siècles, c'est qu'ils ont assurément une certaine valeur. Mais cette vision unilatérale étouffe d'autres manières de vivre l'amour. Elle fait de la monogamie un horizon indépassable, alors qu'elle n'est qu'une option parmi d'autres. Le jour où nous cesserons de confondre amour et conformité, peut-être commencerons-nous enfin à aimer vraiment — librement, consciemment, sans honte. Mais pour y arriver, il faut d'abord accepter une vérité que peu osent formuler : amour et désir ne sont pas toujours la même chose.

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