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                                       Chapitre 16 — Le corps sous contrôle

Les rapports entre religion et sexualité sont toujours ambigus. L'islam conservateur, le judaïsme orthodoxe, le christianisme fondamentaliste : tous, à leur manière, font du contrôle sexuel leur obsession première. La sexualité est leur tabou central, leur terrain de pouvoir.

L'Église a rejeté le corps pour glorifier l'âme. Elle a imposé l'idée que l'esprit seul se rapproche du divin, tandis que le corps est impur, luxurieux, lié au malin. Résultat : nos désirs, nos pulsions, nos besoins charnels ont été niés, culpabilisés, refoulés.

Pourtant, nous ne sommes pas de purs esprits. Notre corps existe, avec ses envies et ses réactions physiologiques. Nous sommes chair et conscience, indivisibles. Mais cette réalité n'a jamais trouvé sa place dans les dogmes.

J'ai grandi dans cette contradiction. Pas dans une famille particulièrement religieuse — mais dans une société qui en porte les cicatrices. La honte du corps, la culpabilité du désir, l'idée que certaines parties de soi doivent rester cachées, tues, niées. Ce n'est pas la religion qui me l'a enseigné directement. C'est l'air du temps. Et l'air du temps, lui, a été façonné par des siècles de dogmes.

On pourrait croire que nous nous sommes émancipés du carcan religieux. Ce n'est qu'une illusion. L'État reconnaît aujourd'hui davantage la liberté sexuelle que l'Église, mais les cicatrices laissées par des millénaires d'oppression demeurent. La honte, la peur et la culpabilité continuent de modeler notre inconscient collectif.

L'Église n'a d'ailleurs pas disparu : elle a changé de visage. Elle passe désormais par les médias, s'invite chez nous par l'écran, diffuse ses idéologies archaïques sous des formes ludiques, modernes, apparemment anodines. L'obscurantisme sait se réinventer.

Nul besoin d'être croyant pour adhérer à ces discours : la société toute entière les relaie. Le sociologue est devenu à sa société ce que le prêtre était à sa paroisse.

Comme l'écrivait Jean-Marc Larouche : "Le modèle ascétique continue ainsi d'agir librement, il s'est seulement sécularisé. Même contestés, les savoirs ecclésiastiques restent les savoirs de base sur lesquels les autres viennent s'articuler."

Et pendant que nous croyons avoir tourné la page, des millions de femmes subissent encore les conséquences les plus brutales de ce contrôle. Selon l'UNICEF, près de 30 millions de filles risquent d'être excisées au cours des dix prochaines années dans le monde. Cela veut dire qu'une femme est mutilée toutes les quatre minutes. Derrière les discours religieux qui prétendent protéger la pudeur ou préserver la morale, il y a un corps lacéré, une sexualité amputée, une vie marquée à jamais.

Les priorités médicales racontent la même histoire. La contraception, développée presque exclusivement pour les femmes, a longtemps été conçue comme un outil de contrôle de leur corps — alors que le Viagra, lui, a connu un succès fulgurant. La logique patriarcale s'invite jusque dans la pharmacie.

Pilule, stérilet, implant, injection, patch, anneau vaginal, diaphragme, cape cervicale, spermicide — toutes les méthodes, ou presque, visent le corps féminin. Hormis le condom, les options masculines restent marginales. Pourquoi ? Parce que la contraception médicalisée masculine est difficile à aborder, souvent associée à l'impuissance dans l'imaginaire collectif. Rien ne doit entraver l'acte sexuel masculin, où fécondité et plaisir se confondent.

La médecine, historiquement pensée par les hommes et pour les hommes, a hérité cette logique : l'orgasme masculin est perçu comme une fonction vitale, incontournable. Celui des femmes, lui, continue d'être relégué au rang de luxe.

 

Dans l'industrie du sexe, cette logique était criante. La contraception, la santé sexuelle, la protection — tout reposait sur nous. Bien des clients ne s'en souciaient pas. Les institutions non plus. On nous laissait gérer seules ce que la société refusait de reconnaître comme un travail réel. Et quand on osait consulter un médecin, le regard changeait dès qu'on disait la vérité sur sa vie. Le corps des travailleuses du sexe méritait d'être contrôlé — jamais vraiment soigné.

 

Les recherches sur la sexualité féminine sont encore marginalisées, considérées comme triviales. Dans les plus prestigieuses universités, s'attarder à ce domaine reste presque inconvenant. Et pourtant, les preuves scientifiques s'accumulent : nous ne sommes qu'au début de la compréhension. Mais puisque nous n'adhérons à la science qu'à partir du moment où elle ne contredit pas nos préjugés, nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Laïcité et sécularisation ne sont que des mots. Les scandales financiers, sexuels et politiques n'ont pas ébranlé l'emprise des institutions religieuses : elles continuent d'influencer en profondeur nos conduites sexuelles. Aujourd'hui encore, règles et interdits se mêlent si habilement qu'il devient difficile de distinguer morale religieuse et norme sociale. La confusion entretient la peur. La peur maintient l'ordre. Et l'ordre conserve le pouvoir.

La preuve ? Lors du débat sur la décriminalisation de la prostitution au Canada, de nombreuses associations chrétiennes ont été invitées à témoigner devant la Cour suprême. Aucune expertise réelle, mais une influence encore déterminante. Comme si la religion, après des siècles de silence imposé, refusait toujours de lâcher prise sur le corps des femmes.

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