Chapitre 15 — La vierge, la mère et la putain
La prostituée incarne à elle seule l'archétype de la femme fatale. Belle, tentatrice, hypersexualisée, elle concentre toutes les peurs qu'inspire le pouvoir érotique féminin. Face à ce qu'on redoute, la stratégie la plus efficace reste la diabolisation : lui faire perdre toute confiance en sa propre valeur.
J'ai porté cet archétype sur mes épaules pendant des années. Pas comme un costume — comme une condamnation. Peu importait qui j'étais réellement, ce que je pensais, ce que j'aimais, ce que je construisais. Le mot "prostituée" effaçait tout le reste. Je n'étais plus Mariève. J'étais la putain. Le troisième archétype. Celui qu'on ne réhabilite pas.
Religion et femmes, voilà une relation marquée par la suspicion et l'ambivalence. Les institutions religieuses, toutes confessions confondues, ont réprimé la sexualité féminine, faisant du culte de la virginité et de la naissance miraculeuse un pilier fondateur. Jésus, Krishna, Bouddha, Lao-tseu, Horus, Mithra, Dionysos, Persée — tant d'autres : tous, dit-on, sont nés d'une vierge ou d'un miracle. Ainsi, l'utérus devient sacré à condition d'être fermé au désir.
Comme l'écrit Denise Bombardier : "La sexualité a toujours été la préoccupation première des communautés religieuses. La femme est un objet de péché et d'impureté qu'il faut exclure. Puisqu'elle ne sert que de contenant à l'inestimable semence de l'homme, il n'est pas étonnant qu'elle ait été instrumentalisée en vue de la reproduction."
Ce contrôle du corps féminin trouve son expression la plus aboutie dans la figure de Marie. Ce n'est pas un hasard si la Bible l'érige en idéal : une mère vierge, figure de perfection mais amputée de sa sexualité. Les religions officielles ont bâti sur ce modèle une vision de la femme réduite à l'obéissance et à l'effacement. En exerçant un contrôle sur la sexualité féminine, elles ont assuré leur pouvoir sur les corps comme sur les âmes.
À travers les siècles, l'identité féminine s'est vue réduite à trois archétypes : la vierge, la mère et la putain. Trois masques imposés, trois prisons. La dichotomie "maman versus putain" traverse encore nos sociétés : sexe pur contre sexe sale, sexe digne contre sexe pathologique.
Accepter qu'une femme puisse être à la fois travailleuse du sexe et mère aimante reste impensable pour beaucoup. On glorifie la mère, on stigmatise la prostituée. On réduit la femme à son sexe — organe et sexualité confondus. On prétend que celles qui refusent ce carcan ne savent pas ce qu'elles font, qu'un autre parlera mieux qu'elles de leur propre vie.
Moi, j'ai existé dans plusieurs de ces cases à la fois. Pas simultanément, mais dans la même vie, dans le même corps, avec la même conscience. La femme qui dansait sur une scène et celle qui aimait ses proches, qui peignait, qui lisait, qui cherchait un sens à tout ça — c'était la même personne. Indivisible. La société avait besoin de choisir un archétype. Moi, je refusais de choisir.
C'est dans ce refus de choisir que j'ai compris à quel point ces archétypes sont des constructions — et à quel point la religion en est l'architecte principal. À côté de la vierge pure, les traditions religieuses ont placé la prostituée repentie. Marie-Madeleine bien sûr, mais aussi Afra, Thaïs, Marie l'Égyptienne, Pélagie, Amrapali dans le bouddhisme, Rahab, Gomer, la grande prostituée de Babylone. À travers ces récits, une leçon unique : la femme, si elle s'écarte du droit chemin, ne peut se racheter qu'en renonçant à son corps. La société pardonne la putain — mais seulement si elle se repent. Celle qui assume sans honte, qui ne renonce à rien, reste impardonnable.
La vierge est souvent présentée comme un état naturel, une donnée biologique. Elle ne l'est pas. C'est une construction morale — inventée, codifiée, surveillée par les hommes, pour les hommes. On a inventé des tests pour la vérifier. Des examens gynécologiques imposés, des draps inspectés au matin des noces, des rituels humiliants destinés à certifier la "pureté" d'une femme avant qu'elle ne soit transmise d'un homme à un autre. Comme une marchandise dont on vérifie l'état avant l'achat.
Rien d'équivalent n'a jamais existé pour les hommes. Aucun test. Aucun rituel. Aucune certification. Parce que la virginité masculine n'a jamais eu de valeur marchande. Ce déséquilibre dit tout sur à qui ce contrôle profitait — et sur ce qu'il visait vraiment : non pas la pureté, mais la propriété. Aujourd'hui, le test de virginité est officiellement condamné par l'OMS comme une violation des droits humains. Il est pourtant encore pratiqué dans de nombreux pays. Et même là où il a disparu physiquement, il subsiste symboliquement — dans la honte de la fille qui "n'était plus vierge", dans l'idée persistante qu'une femme qui a eu plusieurs partenaires vaut moins. La vierge n'est pas un idéal de pureté. C'est un idéal de contrôle.
La mère est le seul archétype féminin que la société glorifie sans ambivalence. La vierge est surveillée, la putain est condamnée — mais la mère, elle, est célébrée. Sanctifiée, même. Sauf que ce piédestal est aussi une prison. La mère idéale n'a pas de désir propre. Elle n'a pas de colère, pas d'ambition, pas de sexualité. Elle existe pour et par ses enfants — entièrement dévouée, entièrement disponible, entièrement effacée. Une mère qui ose exister en dehors de ses enfants, qui revendique du temps pour elle, qui assume une vie sexuelle, qui refuse le sacrifice total — elle dérange presque autant que la putain.
On ne le dit pas ouvertement. Mais le message est partout : une bonne mère ne pense pas à elle. Une bonne mère ne désire pas. Une bonne mère disparaît dans son rôle.
C'est ainsi que les trois archétypes se rejoignent. La vierge est contrôlée avant. La mère est effacée pendant. La putain est condamnée pour avoir refusé les deux. Ensemble, ils couvrent toute la vie d'une femme — et ne lui laissent aucune échappatoire.
On manifeste indignation et rejet contre la "fille facile", contre celle qui ose faire de son sexe un autre usage que celui dicté par l'ordre social. Mais derrière cette indignation, il y a toujours la même peur : celle d'une femme qui échappe au contrôle, qui ne rentre dans aucune case, qui refuse d'être une moitié de cliché.
Objet de domination, de désir et de crainte, le corps féminin a toujours troublé le religieux et, par ricochet, le social. La femme fatale, la vierge et la prostituée repentie sont les visages interchangeables d'un même contrôle : maintenir la femme dans une position de soumission.
Mais ces archétypes ne sont pas des vérités — ce sont des outils. Et le jour où une femme cesse de se définir par eux, quelque chose se brise. Quelque chose d'ancien, de solide, de nécessaire au système. C'est précisément pour ça qu'on la combat si férocement.