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                                        Chapitre 14 — La peur du féminin

Derrière le sexisme, le machisme ou la misogynie, c'est fondamentalement la peur du féminin qui est à l'œuvre. Une peur ancestrale, tapie dans l'inconscient collectif depuis des millénaires. Elle est présente dans la majorité des cultures sous forme d'innombrables contes, mythes et légendes. Elle se transmet de génération en génération comme un avertissement silencieux.

Cette peur, je l'ai sentie sur ma peau. Pas abstraitement — concrètement. Dans les regards, les mots, les silences. Une femme qui assume son désir, qui tire profit de son corps, qui refuse la honte qu'on lui tend : elle dérange. Elle fait peur. Et ce n'est pas un hasard — c'est un mécanisme aussi vieux que l'humanité.

L'origine la plus tenace de cette peur réside dans la puissance sexuelle féminine. L'idée que le désir de la femme doit être contenu, sous peine d'entraîner le chaos social, traverse les siècles comme un dogme invisible. Dans presque toutes les traditions, la femme porte le fardeau du péché originel. Humble, pudique, soumise : voilà le rôle qu'on lui rappelle sans cesse. Toujours coupable, jamais innocente.

Avant Ève, il y avait Lilith. Créée de la même matière qu'Adam, ni inférieure ni dérivée. Égale. Mais Lilith a refusé de se soumettre, refusé de s'allonger en dessous, refusé d'être l'ombre d'un homme. Alors, on l'a traitée de démone. On l'a effacée des récits officiels, bannie non pour un péché, mais pour un "non". Trop libre. Trop sexuelle. Trop incontrôlable.

Alors on inventa Ève. Cette fois façonnée à partir d'Adam, donc d'emblée infériorisée. Plus docile, plus malléable. Mais le récit ne s'est pas déroulé comme prévu. Car Ève aussi a désobéi.

Elle a tendu la main vers la connaissance, croqué dans le fruit interdit. Non par naïveté. Non par malveillance. Mais par désir de savoir, par soif de conscience. En elle brûlait une mémoire ancienne, une étincelle qui refuse l'asservissement.

Le véritable péché originel, ce n'est pas la sexualité. Ce n'est pas la nudité. C'est la conscience. Le moment où la femme s'éveille à elle-même, comprend qu'elle peut choisir, penser, désirer. Le fruit qu'elle croque n'est pas défendu : c'est un fragment de lucidité.

Depuis ce jour symbolique, on fait porter à la femme la faute du monde entier. Ève est accusée d'avoir brisé l'ordre cosmique, d'avoir introduit le chaos, le plaisir, le corps, le désir. Tout ce qu'elle a fait, pourtant, c'est ouvrir les yeux.

Lilith et Ève sont deux visages d'une même insoumission. Lilith, la femme qui refuse de se soumettre. Ève, la femme qui ose vouloir savoir. Toutes deux punies, diabolisées, réduites au silence. Et pourtant, ce sont elles, les fondatrices. Les premières héroïnes. Non pas les vierges effacées ni les saintes soumises, mais les femmes qui ont osé dire non, qui ont osé désirer, jouir, comprendre, exister.

Voilà pourquoi l'imaginaire patriarcal les redoute. Voilà pourquoi, des millénaires plus tard, une femme libre, une femme qui assume son sexe, son intelligence et son désir, continue de déranger.

Je suis moi-même une héritière de Lilith et d'Ève. Une femme trop libre, trop sexuelle, trop incontrôlable aux yeux de la société. Quand j'ai choisi d'entrer dans l'industrie du sexe, je n'ai pas seulement transgressé une norme — j'ai touché quelque chose de beaucoup plus ancien. La peur que suscite une femme qui assume son désir, qui refuse la honte, qui tire profit de ce qu'on lui a toujours dit de cacher.

On ne m'a pas condamnée pour ce que je faisais réellement. On m'a condamnée pour ce que je représentais. Une femme qui dit oui à son propre désir, qui refuse de porter la faute des autres, qui refuse d'être l'ombre de quelqu'un. Lilith aurait reconnu ça. Ève aussi.

Et c'est peut-être pour ça que j'écris ce livre. Non pas pour me défendre — je n'ai rien à défendre. Mais pour nommer ce mécanisme ancestral qui continue de peser sur toutes les femmes qui osent sortir du cadre. Pour dire que la peur que j'ai suscitée n'était pas la mienne à porter. Elle appartenait à ceux qui la ressentaient.

Mais la peur du féminin a connu une transformation inattendue. Elle ne se contente plus de condamner — elle s'est mise à vendre. La "divine féminine" est devenue une industrie florissante : cristaux, rituels de pleine lune, cercles de femmes, empowerment en bouteille, feminism comme slogan sur un t-shirt à vingt dollars. Le marché a compris avant tout le monde que l'énergie féminine réprimée cherchait une sortie — et il s'est empressé de la monétiser.

C'est une forme moderne de contrôle, plus subtile que la condamnation, mais tout aussi efficace. On offre aux femmes l'illusion de se reconnecter à leur puissance, tout en la canalisant vers la consommation. On remplace la honte par le shopping. La libération devient un produit. Et pendant ce temps, les structures de pouvoir, elles, ne bougent pas. Cette récupération commerciale n'est d'ailleurs pas sans lien avec une autre forme de peur — plus intime, plus silencieuse.

J'y ai moi-même été sensible. Le besoin de se reconnecter à quelque chose de plus grand, de plus vrai, de plus féminin — c'est réel. Mais quand ce besoin devient un marché, on est en droit de se demander : qui en profite vraiment ? La femme qui achète le cristal, ou celle qui le vend ?

La peur du féminin ne se loge pas seulement dans le regard que les hommes portent sur les femmes — elle se loge aussi dans le regard qu'ils portent sur eux-mêmes. Un homme qui ressent de la tendresse, de la vulnérabilité, du désir de connexion émotionnelle se heurte souvent à une résistance intérieure violente. Pas parce que ces émotions lui sont étrangères — mais parce qu'on lui a appris à les haïr.

Cette haine du féminin en soi est l'une des formes les plus insidieuses du patriarcat. Elle ne vient pas de l'extérieur — elle est intériorisée, gravée dans l'identité masculine dès l'enfance. Un garçon qui pleure se fait dire qu'il "fait sa fille". Un adolescent sensible est moqué, marginalisé. L'homme qui émerge de cette éducation a appris une chose fondamentale : le féminin est une menace. Et puisqu'il le porte en lui, il doit le combattre constamment.

Ce combat intérieur est épuisant. Et il a des conséquences directes sur les femmes. Car un homme qui n'a pas fait la paix avec sa propre sensibilité ne peut pas vraiment accueillir celle d'une femme. Il la craint, la contrôle, ou la méprise — parce qu'elle lui renvoie ce qu'il a été forcé de nier en lui-même.

La réconciliation avec le féminin n'est donc pas seulement un enjeu pour les femmes. C'est un travail que les hommes doivent faire pour eux-mêmes — et dont tout le monde bénéficiera.

À toutes les époques et sur tous les continents, l'homme a cherché à réduire cette puissance. C'est pourquoi l'histoire et la mythologie regorgent de ces antihéroïnes et de ces femmes fatales qui usent de leur charme pour piéger l'homme. Dangereuses, dotées d'une laideur morale, les femmes aux appétits sexuels excessifs sont dépeintes à plusieurs époques — notamment à celles où les femmes ont gagné en droits et en indépendance. Comme si chaque avancée appelait une nouvelle figure monstrueuse pour rappeler à la femme sa place.

Les exemples abondent : Ishtar en Mésopotamie, Aphrodite, Circé, Lamia, Hélène de Troie, les sirènes, le Sphinx, Clytemnestre dans la Grèce antique. Pandore, Jézabel, Dalila, Salomé, Lilith et Ève dans la Bible. Cléopâtre en Égypte. Yang Guifei en Chine. La Fée Morgane dans l'imaginaire médiéval. Puis vinrent les vampires, les sorcières, les gitanes, les méduses, les harpies et les gorgones. Littérature et cinéma continuent d'exploiter cette galerie de figures féminines dont le seul rôle est de séduire, tromper, détruire l'homme.

Et si l'histoire est saturée de mythes et de légendes pour l'enchaîner, c'est bien la preuve que sa liberté a toujours fait peur.

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