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                                    Chapitre 13 — Par-delà le masculin et le féminin

 

Accueillir pleinement la diversité humaine, c'est aller au-delà des oppositions. Mais tant que la société enfermera hommes et femmes dans des rôles figés, cet idéal restera fragile. Entre ces deux pôles, il existe une infinité de façons d'être. Réduire l'existence à deux catégories, c'est appauvrir la diversité réelle.

Le masculin et le féminin ne sont pas opposés : ils ne font qu'un. Ce sont deux aspects d'un même tout, interdépendants. Lorsqu'on en privilégie un au détriment de l'autre, les deux en paient le prix. La guérison de l'humanité ne viendra que d'une réconciliation : les hommes renouant avec leur part féminine, les femmes avec leur part masculine, chacun retrouvant son harmonie originelle.

J'ai longtemps cru que ce déséquilibre ne concernait que les femmes. Mais en travaillant dans l'industrie du sexe, j'ai compris que les hommes aussi en souffrent — différemment, silencieusement, mais profondément. Des hommes qui venaient chercher autre chose que du sexe. De la tendresse, parfois. De l'écoute, souvent. Des choses qu'on ne leur avait jamais permis de demander ailleurs.

Les désastres écologiques illustrent cette rupture. La nature a été associée au féminin, et dans les cultures patriarcales, elles doivent être domptées, soumises, exploitées. De la même façon que la nature, les femmes ont été utilisées, bafouées et réduites au silence. Privées de jouissance : excisées, infibulées, violentées, enfermées, suppliantes, tremblantes.

Et parfois, dans des contextes de guerre, la barbarie franchit une étape supplémentaire : la destruction volontaire de l'appareil génital féminin comme arme stratégique. Il ne s'agit plus seulement de contrôler la sexualité, mais de viser la reproduction elle-même, de marquer les corps à jamais et de briser des lignées entières. Détruire le corps des femmes, c'est attaquer la continuité d'un peuple. Nommer ces pratiques, c'est refuser de les laisser demeurer des armes silencieuses.

Les conséquences de cette hiérarchie sont lourdes : hommes et femmes en ressortent mutilés, amputés de la moitié d'eux-mêmes. Un homme coupé de son féminin, une femme coupée de son masculin deviennent des êtres déséquilibrés, happés par la compétition, la performance, la destruction.

Comme l'écrit Claude Lévesque : "Le masculin en chaque être se doit d'accueillir et de respecter le féminin et vice versa dans le but d'un accomplissement complémentaire. L'évolution de l'un passe systématiquement par l'évolution de l'autre."

Pourtant, la société continue de glorifier une masculinité caricaturale. Un "vrai" homme doit être fort, courageux, agressif, implacable. Il ne pleure pas. Et faute de mots, il s'exprime par ses poings. Refouler ses sentiments mène inévitablement à la violence.

Il est compliqué pour un homme d'assumer sa part féminine quand toute son éducation lui a appris à la considérer comme méprisable. Pourquoi se laisserait-il aller à ce féminin intérieur si tout l'encourage à le juger honteux ? Ce conditionnement a un impact immense. Beaucoup d'hommes souffrent en silence. Leurs blessures, invisibles, n'en sont pas moins profondes.

La dépression masculine est un drame silencieux. Les hommes parlent rarement de leur détresse, car on leur a appris à la taire. Dire qu'on va mal, pour un homme, c'est risquer d'être perçu comme faible. Beaucoup préfèrent s'isoler, se réfugier dans le travail, la colère ou l'alcool. Certains finissent par se donner la mort sans avoir jamais trouvé les mots. Le taux de suicide masculin est l'un des symptômes les plus criants d'une virilité prisonnière d'elle-même.

Tant que les hommes n'auront pas le droit de pleurer, de douter, de demander de l'aide, ils continueront de souffrir derrière leur carapace.

Un homme violé par un autre homme osera-t-il dénoncer ? Celui qui se fait battre par sa conjointe obtiendra-t-il la même écoute qu'une femme battue ? Là où la violence conjugale contre les femmes suscite compassion et solidarité, l'inverse provoque souvent moquerie et silence. Les tabous persistent, renforcés par l'idée que la masculinité, par définition, ne peut être vulnérable.

Le viol d'un homme transgresse toutes les normes sociales. Là où les femmes trouvent des réseaux de soutien, les hommes victimes de violences perdent un statut : celui d'"homme". Les violences sexuelles subies par des hommes en temps de guerre, en prison ou ailleurs sont un tabou mondial. Tant qu'on refusera de reconnaître qu'un homme peut être violé, la stigmatisation continuera d'alimenter la honte et la culture du silence.

Bien que moins fréquent que chez les femmes, un homme peut être violé par une femme. Cette réalité est presque impossible à nommer dans une société qui a construit la masculinité sur l'invulnérabilité. Un homme violé par une femme ne correspond à aucun récit reconnu — ni dans les médias, ni dans les tribunaux, ni dans l'imaginaire collectif. Alors il se tait. Souvent pour toujours.

Le vide juridique aggrave cette invisibilité. Dans plusieurs pays, la définition légale du viol exclut encore les hommes comme victimes possibles d'une femme. Ce n'est pas un oubli — c'est un angle mort révélateur. La loi elle-même perpétue l'idée qu'un homme ne peut pas être victime de ce type de violence. Et quand la loi refuse de voir, la victime n'a plus aucun recours.

Les hommes violés durant l'enfance portent un fardeau particulièrement lourd. Un garçon abusé sexuellement par une femme adulte — une enseignante, une gardienne, une membre de la famille — se fait souvent dire qu'il "a eu de la chance". Cette banalisation est une violence supplémentaire. Elle efface la souffrance, interdit la parole, et installe une confusion profonde entre abus et privilège. On leur a appris que les garçons ne pleurent pas, qu'ils encaissent, qu'ils surmontent. L'agression sexuelle vécue dans ce contexte devient doublement impossible à nommer : elle contredit non seulement l'idéal de force qu'on leur a imposé, mais aussi l'idée qu'une femme pourrait être l'auteure d'un tel acte.

Les chiffres réels sont difficiles à obtenir — précisément parce que les victimes masculines dénoncent rarement. Ce silence statistique est lui-même une donnée significative. On ne peut pas mesurer ce qu'on refuse d'entendre. Et ce qu'on ne mesure pas, on ne le traite pas.

C'est la double peine. La peine d'être victime d'une agression sexuelle — avec tout ce que cela implique de honte, de confusion, de douleur. Et la peine d'être victime de cet idéal de virilité entretenu par les institutions, la culture, l'école, la famille. Un idéal qui leur interdit de souffrir, de demander de l'aide, d'être crus.

Dans une société qui préfère préserver ses mythes plutôt que ses victimes, ces hommes n'ont souvent nulle part où aller.

Le sexisme n'est pas uniquement une question d'égalité salariale ou de lois discriminatoires. C'est aussi cette façon sournoise de garder chacun des sexes dans des rôles qui ne leur conviennent qu'à moitié. Famille, école, église, médias, État : tous veillent à reproduire les vieux schémas patriarcaux.

Comme le résume Bourdieu : "Ce monde n'a pas qu'inventé le prêt-à-porter, il est aussi l'auteur du prêt-à-penser."

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