Chapitre 12 — Transcender le genre
Cette obsession pour la dualité a façonné notre pensée collective. Homme ou femme. Bien ou mal. Noir ou blanc. En Occident surtout, elle s'est enracinée dans chaque recoin de notre culture : nos mythes, nos décisions politiques, nos religions, nos gestes du quotidien. Elle est devenue un automatisme mental, transmis de génération en génération comme un héritage invisible.
Mais cet héritage est aussi un piège. La logique binaire simplifie à l'extrême ce qui est complexe. Elle efface les nuances, gomme la diversité, écrase les vérités multiples. Les grands orateurs et les idéologues l'ont bien compris : en réduisant le réel à des oppositions claires, ils rallient les foules. Noir contre blanc. Ami contre ennemi. Nous contre eux. Ce langage galvanise, rassure, hypnotise. Mais il appauvrit la pensée.
J'ai vécu cette logique binaire de l'intérieur. Dans l'industrie du sexe, on est soit victime soit coupable, soit exploitée soit dangereuse, soit à sauver soit à condamner. Jamais simplement humaine. Cette réduction-là, je l'ai portée pendant des années. Et c'est elle, autant que n'importe quelle violence directe, qui use.
Selon la logique binaire, nous ne pouvons être qu'une chose ou l'autre : homme ou femme. On nous force à cocher une case dès la naissance et à l'habiter toute notre vie. Mais que se passe-t-il quand on réduit un être humain à un stéréotype sexué ? On l'ampute d'une partie de lui-même. Une femme qui se confine aux "qualités féminines" nie son énergie masculine. Un homme qui s'identifie exclusivement aux "attributs virils" efface sa sensibilité. À force de rejeter l'autre moitié de nous-mêmes, nous devenons bancals, incomplets.
Comme l'écrivait Warren en 1982 : "Nous sommes nés uniques, et la stéréotypie sexuelle ne peut que nous amoindrir."
Certes, nul ne peut nier les différences biologiques. L'anatomie, les hormones, le cerveau lui-même présentent des variations selon le sexe. Mais l'identité ne se résume pas à ces données brutes. Elle se tisse dans l'enchevêtrement de l'inné et de l'acquis, dans un dosage qui varie d'une personne à l'autre.
Contrairement à une idée longtemps véhiculée, aucune donnée scientifique ne permet d'affirmer qu'il existe une différence génétique ou neurologique significative entre les femmes et les hommes en matière d'empathie. Les gènes associés à cette capacité sont présents chez tous les individus, sans distinction de sexe. Les recherches en neuro-imagerie le confirment : le Centre for Cognitive Neuroscience and Society de l'Université de Pennsylvanie a comparé des centaines d'IRM cérébrales sans déceler de différences structurelles notables entre les cerveaux masculins et féminins.
Il n'existe donc pas de "centre émotionnel féminin" ni de "cerveau rationnel masculin". Ces notions relèvent du mythe culturel. Les études montrent qu'un homme qui s'occupe intensément d'un enfant active les mêmes circuits neuronaux de l'attachement et de l'empathie qu'une mère. Le cerveau est plastique : il se façonne au contact de nos expériences, pas selon nos chromosomes. Ce n'est ni le sexe biologique ni le genre à la naissance qui détermine notre capacité d'empathie, mais le rôle social que nous endossons.
Simone de Beauvoir écrivait : "On ne naît pas femme, on le devient."
J'ajoute : on ne naît pas femme ni homme, on le devient.
Voilà le scandale : on nous fabrique. Et ce façonnage, loin de nous libérer, nous diminue.
Heureusement, les lignes bougent. Nous avons parcouru un long chemin dans la reconnaissance des identités sexuelles et de genre : homosexuel, bisexuel, pansexuel, trans, cisgenre, non binaire, agenre, bigenre, bispirituel. La liste s'allonge, signe que l'humanité commence à élargir ses horizons. L'éducation non genrée gagne du terrain, et si certains y voient une mode passagère, je crois au contraire qu'il s'agit d'une révolution durable.
Mais rien n'est encore gagné. Où en sommes-nous dans l'acceptation de ceux qui assument pleinement le sexe qui leur a été assigné à la naissance, mais refusent d'en porter les rôles imposés ? Ces hommes et ces femmes qui ne veulent plus se laisser enfermer dans une caricature culturelle ?
Un homme hétérosexuel qui ose assumer sa féminité intérieure est encore trop souvent perçu comme homosexuel ou non binaire. Il ne s'est pourtant pas "féminisé" — il s'est humanisé. Mais notre regard peine à le reconnaître ainsi. On confond fluidité et orientation, sensibilité et non-binarité, comme si la société refusait d'admettre que la diversité habite aussi la norme.
Le problème vient aussi des sigles. Être associé par défaut à "LGBTQ+" peut devenir un fardeau pour ceux qui ne s'y reconnaissent pas. Ces lettres, censées inclure, finissent parfois par exclure. Elles rassurent la société en classant les individus, mais que reste-t-il à ceux qui ne trouvent pas leur place dans ce lexique ?
Ces êtres humains qui, au lieu de diviser masculin et féminin, les marient en eux — ne sont-ils pas la preuve vivante qu'une réconciliation est possible ?