Chapitre 1 — Et si c'était moi ?
Par où commencer ?
Le début d'un texte est sans doute la partie la plus importante. Mais comment choisir des mots assez puissants pour aborder un sujet qu'on croit, à tort, déjà épuisé ?
J'aurais pu commencer en exposant les paradoxes qui m'ont menée vers le travail du sexe. J'aurais pu décrire sans détour les détails de mes expériences les plus intimes, reproduire les paroles obscènes de mes clients les plus exigeants. Le sexe est, après tout, l'un des plus grands marchands d'illusions. Avec lui, j'aurais sans doute eu plus de chances de vous captiver. Mais non. Le spectacle est terminé. Le rideau est tombé depuis longtemps. Aujourd'hui, pour la première fois, je peux écrire ce que j'ai toujours dû taire. Et peu m'importe que mes mots vous séduisent ou vous dérangent.
Je fais partie de ces gens à qui la vie a tout donné : la santé, un toit, l'amour d'une famille, des amies fidèles. J'avais tout, et pourtant, je me sentais indigne. Comme si j'avais reçu un cadeau d'une valeur inestimable sans avoir rien fait pour le mériter. C'était une culpabilité étrange, difficile à porter, jusqu'au jour où j'ai dû me rendre à l'évidence : la situation m'échappait totalement.
C'était à la fin du secondaire. Un cours sur les choix de carrière. Tout le monde semblait savoir où il allait. Moi, je n'avais aucune idée. La question n'était pas ce que j'allais faire dans la vie, mais ce que j'allais faire de ma vie. Pour choisir un avenir, il faut d'abord croire en l'avenir. Or je n'avais aucune confiance en la vie.
Ce jour-là, après la cloche, les élèves sont partis un à un. Moi, je suis restée assise. Pas par rébellion, mais parce que je n'avais aucune raison de me lever. Et soudain, le vide a pris toute la place. Je n'étais pas un danger pour les autres, mais pour moi-même.
La police est venue. Puis la DPJ. J'ai été envoyée en centre d'accueil contre la volonté de mes parents. C'était la Cour qui décidait. Et, paradoxalement, c'est ce qui m'a sauvée. Sans ça, ce jour aurait sans doute été le dernier de ma vie.
Mais en vérité, tout avait commencé bien avant. J'avais cinq ans quand j'ai appris que la mort était inéluctable. Ce jour-là, ma vision du monde a basculé. Naître, vieillir, perdre ceux qu'on aime, disparaître à son tour — parfois dans la souffrance, et pour aller je ne sais où. Comment les gens faisaient-ils pour vivre avec cette certitude ? La vie était-elle vraiment un cadeau, ou une illusion qu'on nous imposait ?
J'avais peur. Je me sentais seule, même entourée. Ma mère avait toujours les mots pour me rassurer — une belle histoire suffisait à me bercer. Mais il y a une limite à ce que les contes de fées peuvent faire.
La douleur a grandi avec moi. Les nouvelles télévisées, la violence du monde — tout me tombait dessus. J'avais mal. Un mal difficile à nommer, difficile à porter. Je me sentais prise au piège dans mon propre corps, écrasée par des questions auxquelles personne ne semblait avoir de réponse. Comment donner un sens à ce qui n'en a aucun ?
Si la vie pouvait laisser mourir de faim des millions d'enfants, comment pouvait-elle avoir un sens ? L'absurdité de la condition humaine me consternait. La mort me semblait parfois la seule justice.
Alors, je me suis mise à poser cette question : et si c'était moi ?
Si c'était moi, l'animal dépouillé sauvagement de sa fourrure alors qu'il est encore en vie ?
Si c'était moi, la fillette mariée de force et violée régulièrement par un homme de trente ans son aîné ?
Si c'était moi, condamnée à tort et enfermée à vie ?
Si c'était moi, étendue dans la rue, rongée par la faim et la solitude ?
Si c'était moi, entassée dans un camp de concentration ?
Si c'était moi, abandonnée dans une décharge, ou vendue à un réseau de prostitution ?
Y trouverais-je un sens ?
Et pourtant, au milieu de ce chaos, une certitude m'est apparue : l'être humain n'est pas seulement cruel. Il est aussi capable d'empathie, de bonté. Peut-être même davantage que de violence. La notion du bien et du mal semblait commune à tous — un savoir inné, la seule vérité partagée.
J'avais donc choisi de croire en l'humanité, non pas parce que j'en avais la preuve, mais parce que c'était la seule façon de continuer. De croire que nous sommes encore capables de penser avec le cœur plutôt qu'avec l'ego. Que nous sommes plus que de simples machines de chair et d'os. Que le monde n'est pas totalement sclérosé.
Peut-être que je ne changerais jamais le monde. Mais je pouvais me changer, moi. Redéfinir qui j'étais vraiment. Cette quête-là était à ma portée.
Lentement, j'apprivoisais la vie. L'ouragan s'était calmé, mais la douleur du monde ne s'était pas dissipée. Mon questionnement persistait, tenace, chevillé à moi. J'avais tout pour être heureuse — et c'est peut-être ce qui me faisait le plus mal. Pourquoi moi, et pas eux ? Chaque fois que le bonheur montait en moi, je pensais à ceux qui n'y auraient jamais droit.
Jusqu'au jour où quelqu'un m'a dit : « Mariève, si tu veux aider les autres, il faut d'abord t'aider toi. Laisse-toi le droit d'être heureuse. »
C'était simple, mais c'était vrai. Ce jour-là, j'ai commencé à vivre.
Ma dette envers la vie est devenue ma mission : honorer ma chance en aidant les autres. Et dans cette quête, une question revenait sans cesse :
Comment le fondement de notre existence — la sexualité — peut-il être à la fois essentiel et tabou ?
Comment l'industrie du sexe peut-elle être l'une des plus puissantes au monde et, en même temps, condamnée partout ?
Pourquoi une femme à la sexualité libre est-elle jugée, alors qu'un homme est valorisé ?
Comment la pornographie peut-elle être consommée massivement par des gens qui, le même soir, méprisent celles qui y travaillent ?
Pourquoi l'étude de la sexualité féminine reste-t-elle sous-financée et négligée ?
La révolution sexuelle n'a pas tenu toutes ses promesses. Les tabous demeurent. La honte, la culpabilité, l'hypocrisie subsistent.
Alors je me suis demandé : la controverse autour de la prostitution cache-t-elle quelque chose de plus grand ? Notre sexualité recèle-t-elle un secret que nous refusons de voir ?