Chapitre 2 — Ni victime ni coupable
Que la prostitution soit perçue comme un mal nécessaire, une fatalité ou un métier, elle reste une réalité. Impossible de la contourner si je voulais comprendre les racines d'une sexualité aussi ambiguë. Mais l'industrie du sexe est un monde clos, qui ne se laisse pas observer de l'extérieur. Je savais qu'il me serait impossible de formuler une hypothèse valable sans m'y plonger moi-même.
Je m'interrogeais sur un paradoxe : pourquoi le travail du sexe, pourtant lucratif, semblait-il presque toujours mener à une vie précaire et instable ? Les livres de sexologie m'éclairaient, certes, mais la sexologie a longtemps été écrite par des hommes, façonnée par des dogmes qui me semblaient trop étroits. Je refusais de m'y limiter.
J'étais jeune, en bonne santé, entourée de parents aimants, dans un pays où la liberté d'expression m'était permise. J'avais reçu de la vie tout ce dont j'avais besoin pour oser. Alors, avec la détermination et le courage que je pouvais puiser dans chaque recoin de mon être, au risque d'être jugée, j'ai choisi d'entrer dans ce monde interdit.
Et puisque ma démarche était volontaire, il n'était pas question d'exploitation. Faire la distinction entre travail du sexe et exploitation sexuelle me semblait essentiel — mais nous y reviendrons.
En droit canadien, comme en droit en français. Le cadre juridique repose largement sur l'idée que la prostitution est par nature une forme d'exploitation incompatible avec la dignité humaine. Cette prémisse conduit à reconnaître très peu de valeur juridique au consentement exprimer dans ce contexte.
Je refuse cette logique, non pas parce qu'elle est mal intentionnée. Mais parce qu'elle retire aux femmes exactement ce qu'elle prétend protéger : leur autonomie. Décider à la place d'une femme adulte que son consentement n'a pas de valeur, c'est reproduire le même geste de contrôle que l'on que l'on affirme vouloir combattre.
Je comprends pourtant l'intention qui animent ces lois. Presque aucun parent ne souhaite voir son enfant entrer dans le travail du sexe. Pour beaucoup cette idée suscite une peur profonde. Ils y voient un risque, une souffrance possible ou une remise en question de leurs propres valeurs, mais une chose rassemble presque tout le monde. Si leur enfant décidait malgré tout d'exercer ce travail, ils voudraient avant tout qu'il soit le plus en sécurité possible.
C'est précisément là que se trouve selon moi la contradiction.
Si notre véritable objectif est de protéger les femmes, pourquoi soutenir un carde juridique qui nie une partie de leur autonomie plutôt que de concentrer nos efforts sur la violence, la coercition, l'exploitation et la traite des êtres humains. Peut-on réellement renforcer la sécurité des femmes en retirant le droit d'être reconnu comme capable de consentir à leur propre décision ?
Protéger une personne ne devrait jamais signifier décider à sa place. Une société peut combattre sans compromis la violence, la traite et toute forme d'exploitation, tout en reconnaissant qu'une femme adulte demeure un sujet de droits, capable de faire ses propres choix. À mes yeux, ces deux principes ne s'opposent pas, il devrait aller de pair.
Pour l'instant, une question m'obsédait : pourquoi une relation entre adultes consentants suscitait-elle une réprobation si farouche ?
Était-ce la peur que la sexualité sans amour menace l'ordre social ? La transgression d'une norme qui veut que le sexe soit lié à la procréation ? Ou simplement le fait de le monnayer ? Pourtant, tout le monde travaille pour de l'argent. Pourquoi est-ce acceptable partout, sauf ici ?
Les abolitionnistes répètent que le travail du sexe consiste à "vendre son corps". Mais vendre, c'est céder, ne plus disposer de ce qu'on a donné. Or je ne cédais rien. J'étais libre, toujours. D'autres métiers exigent qu'on mette en avant ses forces physiques ou intellectuelles : travailleurs manuels, danseurs, acteurs, mannequins. En quoi étais-je différente ?
La morale, elle aussi, me semblait n'être qu'un produit social, taillé pour servir les classes dominantes — une arme de contrôle déguisée en idéal. Les prostituées sacrées des civilisations antiques en sont l'illustration parfaite : respectables tant qu'elles servaient les nobles, condamnées dès qu'elles dérangeaient l'ordre établi. La double morale n'est pas nouvelle.
Richard Poulin l'écrit justement : le client paie et rachète sa faute. Seule la femme garde l'argent du "péché" — et tout le poids de la honte avec.
Voilà le nœud du problème. Le client se libère par la transaction. La prostituée, elle, porte seule l'opprobre.
Alors je me posais cette question : si personne n'était contraint, où était le mal ? Je n'étais pas pauvre, pas droguée, pas manipulée. J'étais en pleine possession de mes moyens. Mon choix était réfléchi. Et puisque j'entrais dans ce milieu par conviction, je croyais avoir aussi la force d'en sortir le jour où je le déciderais.
Les questions s'accumulaient, mais les réponses ne viendraient pas des livres. Un jour, j'ai compris que je ne pourrais pas continuer à tourner autour sans jamais regarder en face. Alors, à dix-huit ans, j'ai franchi la porte d'un bar de danseuses.
Je croyais que la danse serait une transition plus douce. Ce fut tout sauf facile. Timide, réservée, discrète, je me suis retrouvée nue, seule, sur une scène, devant une centaine de regards. Sobre. Tremblante. Ce fut si éprouvant que je n'y suis pas retournée avant mes dix-neuf ans. Apprendre à solliciter les clients m'a pris du temps. Mais je m'étais engagée envers moi-même à lever mes inhibitions, à explorer ma sexualité. Tant que je ne faisais de mal à personne, je devais respecter cet engagement.
Et c'est là que j'ai pris conscience d'une vérité dérangeante, un aveu que beaucoup refuseront : oui, j'ai joui.
J'ai eu des orgasmes avec des clients pour lesquels je n'éprouvais aucune attirance romantique ni physique. Et je ne m'en suis jamais sentie coupable ni honteuse. Pourquoi devrais-je ? Comme dans tout métier, sans plaisir, on finit par subir. Et c'est précisément ce que je refusais.
J'étais maîtresse de mes choix. Je n'étais ni une marionnette, ni une catin, ni l'ombre d'un stéréotype. Jouir ne me rendait pas coupable. Jouir me rendait libre.
Je sais que ces mots choqueront. Mais cette vérité, je l'assume. Et chaque fois que je l'ai examinée, ma conclusion était la même : tant que je ne nuisais à personne, j'avais le droit de prendre du plaisir.
C'est ainsi que j'ai pu entrer et fonctionner dans ce milieu. Mais encore fallait-il apprendre à écouter. J'ai donc tendu l'oreille — aux travailleuses du sexe, aux clients, aux proxénètes. À la société aussi.
Voici ce que j'ai entendu.